ALGÉRIE Autopsie d’une crise 1990-1991

Confession d’un Émir du GIA : le problème n’est pas religieux

« Je suis musulman mais je n’était pas plus religieux que la majorité des Algériens. J’ai choisi d’épouser une cause qui, à priori, n’aurait pas dû être la mienne. Ce sont les événements qui ont décidé que je serais un combattant du GIA. »

Extrait de Patrick Forestier (en coll.), « Confession d’un émir du GIA », Paris, 1999, p. 23

Il ressort de ce témoignage éclairant que le pouvoir du FLN, sa corruption, sa violence, son accaparement des richesses du pays fit le lit du vote protestataire du Front Islamique du Salut, puis du terrorisme suite à l’arrêt du processus électoral en 1991. Le témoignage est tout aussi éclairant sur les folies meurtrières des Groupes islamiques armés et l’impasse où ils se trouvent à la fin des années nonante.

l’indignation de Glucksmann

« Tant de violence stupéfie. Trop gros pour être vrai ? Le spectateur n’en croit pas ses yeux, il est à gober d’extravagantes explications : ce qui a lieu n’a pas lieu, il s’agit d’une trompeuse mise en scène, celui qui revendique le crime cinq ans durant n’est pas le criminel. Il faut pour notre repos invoquer derrière les coulisses une main invisible &endash; sécurité militaire, services étrangers &endash; qui organise, donc rationalise, une si sanglante folie.

Le XXe siècle inventa quantitativement pire, mais la qualité inédite de l’horreur sidère. Staline et Hitler nappaient leurs exterminations de nuit et de brouillard. Ces pères la pudeur paraissent d’un autre âge. Désormais les fatwas [décrets religieux, condamnations] anticipent les règlements de compte, elles mettent les têtes à prix dans les mosquées et circulent allégrement sur Internet.

Les méfaits sont dûment paraphés, mais la signature suscite l’incrédulité. Nous avons oublié que la nuit de la Saint-Barthélémy [Massacre de la Saint-Barthélémy où le parti de la Ligue catholique assassina plusieurs milliers de protestants à Paris en 1572] fut une nuit d’amour divin : Catherine, reine idéaliste, prétendait purger saintement son très chrétien royaume. Nous ne voulons pas reconnaître le visage grimaçant du crime théologico-politique.

Le massacre des innocents légitimé comme une offrande à Dieu n’est pas une idée neuve : toutes les religions ont connu de telles exégèses [interprétations des textes sacrés] fanatiques. Rarement pourtant la réprobation fut si chiche.

Je considère comme responsable :

– ceux qui (FIS et Cie) propagèrent la guerre contre les civils en l’auréolant de motifs sacro-saints. Ils immolèrent et violèrent pendant une demi-décennie pour aujourd’hui stipuler une trêve des «opérations militaires», persévérant par ces termes à légaliser une inhumanité intolérable.

– ceux qui, autorités morales, politiques et religieuses, n’ont jamais, sur place, condamné le principe général du meurtre au nom de l’Être suprême. Rien ne sert d’alléguer qu’à l’occasion le prétexte sacré couvre des intérêts maffieux, voire policiers ou politiques : ne pas délégitimer le masque des faux fanatiques en anathématisant [blâmant publiquement, excommuniant] les fous de Dieu fait un péché numéro 2 à verser au compte des autorités muettes.

Je tiens pour coresponsables :

– le pouvoir politico-militaire, qui gouverne l’Algérie, il fit le lit du terrorisme intégriste (code de la famille, coranisation de l’école, corruption et censure) et laisse parfois les atrocités s’accomplir sans intervenir. Afin de justifier ses propres exactions. Afin de promouvoir une alliance qui laisserait aux intégristes la gestion idéologique de la société civile ?

– les bonnes âmes européennes qui s’indignent du meurtre d’un otage en Espagne et des abominations pédophiles à Bruxelles, mais, touchant l’Algérie, pressent bourreaux et victimes de négocier sans préalable. La paix en Algérie suppose la condamnation absolue de la guerre terroriste contre les civils. Négliger cette prémisse [ce préalable], c’est encourager la multiplication des massacres, c’est transformer AIS [Armée islamique du salut, bras armé du FIS], GIA et autres concurrents assassins en interlocuteurs valables et belligérants internationalement reconnus.

Le crime théologico-politique prospère, les Algériens l’ont rencontré. Avec les démocrates iraniens, les femmes de Kaboul, les touristes de Louxor [massacre de touristes occidentaux (62 morts, 4 Egyptiens et 58 touristes, dont 36 personnes domiciliées en Suisse) par des islamistes en Egypte le 17 novembre 1997]. Avec les musulmans en prières d’Hébron et Rabin assassinés [le 25 février 1994, un religieux juif extrémiste a assassiné des Palestiniens en prière au tombeau des Patriarches et Rabin, premier ministre israélien, est assassiné par un autre extrémiste religieux juif le 4 novembre 1995]. Ce mal est contagieux. »

Il est temps de déchiffrer l’annonciation véhiculée par le couteau qui tranche le bébé. Le geste parle à tous les peuples du Livre, qui reconnaissent horrifiés un sacrifice d’Abraham inversé : au mouton, l’intégriste, nouveau dieu sur terre, substitue l’enfant. »

Texte d’André Glucksmann, intellectuel, philosophe, écrivain français engagé à gauche, paru dans « Témoignage Chrétien » No 2788, 12 décembre 1997.

L’étonnante passivité des forces de l’ordre

L’auteur, Mourad, ancien combattant du FLN pendant la guerre d’Algérie, est un petit fonctionnaire retraité de 60 ans qui vit dans la banlieue d’Alger. Il écrit régulièrement à son ami français Jean. Voici une de ses lettres :

« 1er septembre 1997

Lundi, 1 heure du matin. Un violent orage. Puis des coups de feu et quatre «Allah ou Akbar» [Dieu est grand], et «Fuyez, quittez vos maisons !». Cet appel venait de la mosquée. (…)

Je ne dormais pas encore. J’entends des voix dans la rue. Je me mets à la fenêtre, les vitres ouvertes, les volets fermés, la lumière éteinte. Beaucoup de voix, des cris de femmes. Ma femme, réveillée, me rejoint. Nous réveillons les enfants. Chacun se met à une fenêtre, en silence. Il n’y a pas de doute. Les terroristes, les égorgeurs arrivent. Nous nous habillons rapidement et quittons la maison.

Dans la rue, des voisins prennent en charge ma femme et ma fille. Je rejoins les hommes dans la rue, armé d’une fourche, avec mon fils aîné, armé d’un marteau.

Toutes les femmes et les filles du voisinage immédiat ont trouvé refuge chez un voisin, alors que les hommes et les jeunes gens, armés de haches, de barres de fer, de couteaux, de bâtons, attendent de pied ferme les égorgeurs, prêts à mourir mais en se défendant. (…)

3 heures du matin : trois voitures de la police passent en trombe devant nous ! Sans s’arrêter. A deux cents mètres de chez moi, la gendarmerie. Ils ont quatre voitures blindées garées sur le trottoir : elles n’ont pas bougé (…).

4 heures du matin : les policiers et les gendarmes qu’on a vus passer s’arrêtent à notre hauteur et nous demandent de rentrer chez nous. Quelqu’un lui répond : «Donne-nous ton arme et tu peux aller te coucher.» Personne ne fait cas des paroles des policiers et des gendarmes.

6 heures du matin : le jour se lève. des groupes de dix à trente personnes regagnent leurs maisons : femmes, filles et garçons, hommes : tous pieds nus, avec juste une robe de nuit, un pyjama, un short et un tee-shirt. Des pères tenant des bébés.

A la vue de tous ces gens qui se sont sauvés précipitamment, sans rien emporter, même pas les godasses, j’avais des larmes. (…) Où est l’armée ? Où sont les députés ? Où est l’Etat ? (…) Tout le monde réclame des armes. Cette expérience a provoqué un doute sur la sincérité des déclarations antiterroristes. Les gens commencent à comprendre qu’il faut qu’ils se défendent seuls, même sans armes à feu ! C’est terrible. C’est atroce. C’est injuste. C’est dégueulasse. »

Extrait de « Lettres d’Algérie », rassemblées par Philippe Bernard et Nathaniel Herzberg, Le Monde, édition Gallimard, 1998, pp. 44-45