Extraits du Décret-loi n° 12- Santiago, 17 septembre 1973

Considérant:

a) Les circonstances d’urgence dans lesquelles vit le pays;

b) La nécessité impérieuse de sauvegarder les travailleurs de la République, et

c) L’intention des autorités de protégér la tranquilité sociale dans le monde du travail,

La Junte de gouvernement de la république du Chili a résolu de dicter ce qui suit:

Article 1°

Il est mis fin à la personnalité juridique de la Centrale Unique des Travailleurs (C.U.T), pour s’être transformée en un organisme à caractère politique, sous l’influence de tendances extérieures et étrangères au sentiment national, interdisant par conséquent son existence et toute organisation et action, propagande par le discours, l’écrit ou tout autre moyen, qui révélerait directement ou indirectement son fonctionnement.

Article n°2

L’infraction à cette norme sera punie de la prison, de la relégation ou du bannissement (…)

AUGUSTO PINOCHET UGARTE, Général de l’Armée de terre, Président de la Junte de Gouvernement.
JOSE T. MERINO CASTRO, Amiral, Commandant en chef  de la Marine.
GUSTAVO LEIGH GUZMAN, Général d’aviation, Commandant en chef de la Force Aérienne.
CESAR MENDOZA DURAN, Général, Directeur Général des Carabiniers.

GONZALO PRIETO G., Ministre de la Justice.

Pour la version originale et intégrale : http://enciclopedia.us.es/index.php/Documento:Decreto_Ley_N%C3%BAmero_12_-1973_(Chile)


Commentaires:

Le texte ci-dessus est une traduction de l’essentiel du décret-loi n°12 signé le  17 septembre 1973 par les 4 membres de la junte militaire chilienne présidée par le général Pinochet. Ce décret dissout la principale centrale syndicale ouvrière, la C.U.T, et interdit par la même occasion toute activité syndicale dans le pays ( propagande, grève), moins d’une semaine après le coup d’état du 11 septembre. Au moment où ce décret est signé, de nombreux dirigeants et militants actifs de la C.U.T sont déjà emprisonnés ou  ont été exécutés sommairement.

Cette interdiction est motivée par le pouvoir militaire par la nécéssité de rétablir la paix sociale dans le pays et accuse la centrale ouvrière  d’implication politique « sous  l’influence de tendances extérieures et étrangères au sentiment national » : en clair, il est reproché à la C.U.T son adhéson à l’Unité populaire depuis  1970 et son orientation marxiste.

Cette répression anti-syndicale et anti-ouvrière est d’une grand importance dans l’histoire contemporaine du Chili. En effet, depuis les années 40, l’action  syndicale et le renforcement des partis politiques de gauche avaient permis une  intégration progressive  de la classe ouvrière dans la société chilienne et l’arrivée au pouvoir d’Allende en 70. C’est cette évolution qui est brisée nette par le coup d’état du 11 septembre 1973.

Le décret d’interdiction de toute activité syndicale, (suivi en octobre 73 du décret interdisant les partis politiques de gauche), était la condition sine qua non pour que le Chili puisse devenir à partir du milieu des années 70, un « laboratoire  du néo-libéralisme » dans sa version la plus extrême, celle de l’école de Chicago. Bien qu’ils s’en défendent, les « Chicago boys » chiliens n’auraient jamais pu mener à bien leurs « expériences » (c’est à dire l’application stricte des théories économiques qu’on leur avait enseignées à Chicago), si les classes populaires n’avaient pas été réduites au silence par la terreur des militaires.

Comme il est courant dans l’histoire, les militaires qui prirent le pouvoir le  11 septembre 1973 prétendirent agir au nom de l’unité nationale et dans l’intérêt du peuple. En réalité, la dictature de Pinochet permit aux classes dirigeantes de prendre une revanche éclatante sur l’Unité populaire et il est clair que les classes populaires en furent  les principale victimes.

Quelques chiffres sur le « miracle économique chilien » ( croissance économique annuelle moyenne de 1974 à 1990 : 2,9%…) permettant d’étayer cette thèse.

  • le taux de chomâge qui était de 5 à 7% avant 73 fut constamment supérieur à 10 % pendant la dictature ( maximum : 20% en 1982).
  • Le salaire moyen en 1989 ( en tenant compte de l’inflation) était inférieure de 8,4 % à celui de 1970.
  •  La part dans le revenu national des 20% les  plus pauvres qui était de 7, 6% en 1969 n’était  plus que de 4,4% en 1988, alors que celle des 20 % les plus riches  s’élevait dans le même temps de 44,5 à 54,9%… (1)

(1)  Ricardo Ffrench Davis, » Chile entre el neoliberalismo y el crecimiento con equidad », LOM ediciones Santiago, 3ème édition, 2003.

PS: R. Ffrench Davis est un économiste chilien diplômé de l’École de Chicago, mais critique avec la politique économique menée par les « Chicago Boys ». Les chiffres cités par l’auteur sont issus des  enquêtes de l’institut national de statistiques (INE) du Chili.