21 novembre [1973]
La partie la plus triste de l’histoire


En 1973, le Chili était un pays prisonnier de la dictature militaire, et le stade national était devenu un camp de concentration et une chambre de tortures.

L’équipe chilienne allait disputer, contre l’Union soviétique, un match décisif pour se qualifier pour la Coupe du monde.

La dictature de Pinochet décida que le match se jouerait au Stade National, et nulle part ailleurs. Les prisonniers détenus dans le stade furent transférés en urgence dans d’autres lieux et les plus hautes autorités mondiales du football [la FIFA] inspectèrent le terrain, son gazon impeccable, et donnèrent leur bénédiction.

L’équipe soviétique refusa de jouer.
Assistèrent au match dix-huit mille supporters, qui payèrent leur billet et applaudirent le but que Francisco Valdés marqua  dans un  filet vide.

L’équipe chilienne n’a joué contre personne.

Eduardo Galeano, Les enfants des jours, 2015


21 de Noviembre [de 1973]
El partido más triste de la historia

En 1973, Chile era un país prisionero de la dictadura militar, y en el Estadio Nacional se había convertido en campo de concentración y en cámara de torturas.

La selección chilena iba a disputar, contra la Unión Soviética, un partido decisivo para clasificar a la Copa del Mundo.

La dictadura de Pinochet decidió que el partido debía disputarse en el Estadio Nacional, sí o sí.

Los presos que el estadio encerraba fueron trasladados de apuro y las máximas autoridades del fútbol mundial inspeccionaron la cancha, césped impecable, y dieron su bendición.

La selección soviética se negó a jugar.

Asistieron dieciocho mil entusiastas, que pagaron entrada y ovacionaron el gol que Francisco Valdés metió en el arco vacío.

La selección chilena jugó contra nadie.

Eduardo Galeano, Los hijos de los días, 2012


Commentaires

Il arrive parfois que les calendriers politiques et ceux du sport se rencontrent de façon fortuite, comme ce fut le cas  en cet automne 1973 au Chili. Le coup d’État militaire  du général Pinochet, le 11 septembre 1973, eut lieu alors que l’équipe nationale de football du pays devait jouer les matches de repêchage contre l’URSS pour  obtenir son billet pour  le mondial 1974 en Allemagne! La sélection chilienne obtint un match nul (0-0) à Moscou, le 26 septembre 1973. 

Le match-retour était prévu à Santiago du Chili, le 21 novembre 1973, au stade national… Mais pouvait-on raisonnablement envisager de jouer un match international de cette importance dans ce qui était devenu un camp de prisonniers et un centre de tortures? Finalement, le général Pinochet décida que ce serait au Stade national ou nulle part!

Pour tranquilliser les âmes sensibles à l’étranger, la FIFA décida d’envoyer une délégation de deux personnes conduite par le vice-président de FIFA, Aribio d’Almeida, un brésilien, anti-communiste notoire. Celui-ci inspecta la pelouse et donna son feu vert, puisque la vie au Chili était normale…

 

Mais, au début de novembre, l’URSS opta pour le boycott. Le Chili était donc qualifié d’office sur forfait de l’adversaire. Mais la FIFA prit une décision étonnante : elle exigea que le match eût lieu pour valider le résultat. Ainsi, le 21 novembre 73, au son de la fanfare des carabiniers jouant l’hymne national, les joueurs entrèrent sur la pelouse d’un stade aux trois-quarts vides. Au coup de sifflet, ils s’avancèrent lentement vers les filets sans défense de l’adversaire, laissant au capitaine le soin d’inscrire le but nécessaire d’un mol coup de pied. La partie dura 30 secondes. Le Chili  qualifié participa au mondial de 1974 et fut éliminé dès le premier tour sans gagner un seul match…

Le texte que nous présentons ici a été écrit par l’écrivain urugayen Eduardo Galeano (1940-2015), auteur du best-seller « les veines ouvertes de l’Amérique latine » publié en  1971 et qui a fait l’objet de nombreuses traductions et rééditions. Galeano est aussi un passionné de football. Homme engagé à gauche, on appréciera ici la concision et la clarté de l’expression pour décrire ce qui fut « la partie de football la plus triste de l’histoire ».