« La tuerie a été atroce. Nos soldats ont promené dans les rues une implacable justice. Tout homme pris les armes à la main a été fusillé. Les cadavres sont restés semés de Ici sorte un peu partout, jetés dans les coins, se décomposant avec une rapidité étonnante, due sans doute à l’état d’ivresse dans lequel ces hommes ont été frappés.

Paris depuis six jours n’est qu’un vaste cimetière. »

in É. Zola, dans Le Sémaphore de Marseille du 29 mai 1871.

Un soldat versaillais a raconté à Maxime Vuillaume comment fonctionnait  » l’abattoir du Luxembourg « .

« Depuis l’entrée des troupes, on fusillait sans relâche. On fusillait derrière ces bosquets, dont le vert feuillage m’était apparu et que je revoyais criblé de gouttes de sang. Là, c’était un simple peloton. Quatre par quatre. Contre un mur, contre un banc. Et les soldats s’en allaient, rechargeant tranquillement leurs fusils, passant la paumé de la main sur le canon poussiéreux, laissant là les morts.

On fusillait aussi autour du grand bassin, près du lion de pierre qui surmonte les escaliers menant à la grande allée de l’Observatoire.

– Et tous ces morts, qu’en fait-on ?

– Tous ceux qu’on a fusillés jeudi, le jour où vous y étiez, on les a enlevés la nuit suivante. De grandes tapissières ont été amenées. le crois qu’on a tout emporté à Montparnasse (…)

– Et, lui demandai-je, on fusille toujours?

Le sergent fixa sur moi ses yeux étonnés. Nous étions, autant qu’il m’en souvienne, à la matinée de dimanche, à la dernière agonie de la bataille.

– Certainement, me répondit-il. On n’a pas cessé depuis que nous sommes entrés à Paris. Ah! vous n’avez rien vu. Moi, j’ai commencé à voir cela à la Croix-Rouge On en a fusillé là un paquet, surtout des officiers.

Brusquement des cris éclatèrent en bas, au-dessous de nous. Le sergent se mit à la fenêtre.

– Voilà une bande de prisonniers, dit-il sans se retourner. On les conduit certainement au Luxembourg.

Les prisonniers, qui venaient du Collège de France, étaient bien une cinquantaine (…). Une foule hurlante suivait. Et j’entendis distinctement le cri féroce:

A mort! A mort! Au Luxembourg!

On en amène comme ça tous les quarts d’heure, dit le sergent »

in Maxime Vuillaume, Mes cahiers rouges au temps de la Commune

« Combien de morts en tout ? Mac-Mahon, chef des opérations, en avoue 17 000 ; je crois qu’on pourrait facilement doubler le chiffre. On n’aura jamais de preuve exacte, mais qu’on se rappelle! Paris atteignait presque 2 millions d’habitants en 1870 ; on en dénombre 1’818’710 en 1872 – alors les  » bourgeois  » qui avaient fui sont rentrés. La différence est de 180 000. Il y a eu le siège, sa mortalité double de l’ordinaire, les morts de la guerre. Versailles a fait 40 000 prisonniers. Des Communeux ont pu s’échapper, vers la province ou l’étranger; beaucoup d’ouvriers ont quitté Paris, où le travail se faisait rare,- il faudrait qu’ils soient 100 000 au moins pour que le nombre des fusillés n’excédât pas la trentaine de mille. Le compte est honnête : les Versaillais avaient eu 877 tués pendant la bataille, et 183 disparus, et les Communeux avaient exécuté une centaine d’otages.

43’522 prisonniers ; 24 conseils de guerre fonctionnant pendant 4 ans pour les juger.

Si l’on défalque 7’213 refus d’informer, restent 36’309 individus arrêtés, dont 819 femmes et 538 enfants. 23’727 ont bénéficié d’un non-lieu, 2’445 ont été acquittés : tous admirent tant de clémence ! 10’137 furent condamnés : 93 à la mort (on n’osa, après les flots de sang versés, en exécuter que 23, dont le  » traître Rossel), 251 aux travaux forcés, 4’586 à la déportation dans les bagnes de Nouvelle-Calédonie, le reste à des peines plus ou moins longues de prison. »

D’après J. ROUGERIE, Paris libre, 1871, Le Seuil