«Duroy devait faire l’affaire en perfection, et il complétait admirablement la rédaction de cette feuille « qui naviguait sur les fonds de l’État et sur les bas-fonds de la politique », selon l’expression de Norbert de Varenne.

Les inspirateurs et véritables rédacteurs de la Vie française étaient une demi-douzaine de députés intéressés dans toutes les spéculations que lançait ou soutenait le directeur [Walter]. On les nommait à la Chambre « la bande à Walter » et on les enviait parce qu’ils devaient gagner de l’argent avec lui et par lui […]

Mais, afin de donner au journal une allure littéraire et parisienne, on y avait attaché deux écrivains célèbres en des genres différents, Jacques Rival, chroniqueur d’actualité, et Norbert de Varenne, poète et chroniqueur fantaisiste […]

Puis on s’était procuré, à bas prix, des critiques d’art, de peinture, de musique, de théâtre, un rédacteur criminaliste et un rédacteur hippique, parmi la grande tribu mercenaire des écrivains à tout faire. Deux femmes du monde, « Domino rose » et « Patte blanche », envoyaient des variétés mondaines, traitaient des questions de mode, de vie élégante, d’étiquette, de savoir-vivre, et commettaient des indiscrétions sur les grandes dames […]

[Laroche-Mathieu] était un des principaux actionnaires du journal du père Walter, son collègue et son associé en beaucoup d’affaires de finances […]

Il espérait bien réussir […] à décrocher le portefeuille des Affaires étrangères qu’il visait depuis longtemps.

C’était un de ces hommes politiques à plusieurs faces, sans convictions, sans grands moyens, sans audace et sans connaissances sérieuses, avocat de province, joli homme de chef-lieu, gardant un équilibre de finaud entre tous les partis extrêmes, sorte de jésuite républicain et de champignon libéral de nature douteuse, comme il en pousse par centaines sur le fumier populaire du suffrage universel […] »

Guy de Maupassant, Bel-Ami, 1885, Paris, Gallimard, coll. «Folio», 1973, p. 155-156, 258-259.