Les déséquilibres de l’économie espagnole

« À mon avis, pour que ces royaumesIl s’agit des royaumes espagnols d’Aragon et de Castille qui ont conservé leur autonomie malgré le rapprochement des deux couronnes. s’enrichissent, il faut empêcher qu’on en exporte les monnaies à tort et à travers, comme c’est le cas actuellement […]

Pourquoi exporte-t-on la monnaie hors du royaume ? Selon moi, c’est parce que 1’on importe des marchandises chères et qu’on exporte des marchandises bon marché […] Dans ces royaumes, il n’y a pas de produit qui puisse compenser la valeur des produits importés ; cela est bien connu ; l’une des principales exportations est la laine, et cette exportation est tellement préjudiciable au royaume qu’il vaudrait mieux l’interdire ; car les marchands l’achètent un an, deux ans à l’avance et ils prennent un tel soin pour la recueillir qu’ils n’en laissent pas assez dans le royaume pour permettre à ceux qui veulent la travailler de vivre ; ils prennent la matière chez nous ; ils la transportent à l’étranger pour la faire transformer par d’autres […] Voilà qui explique largement pourquoi les produits qui entrent dans le royaume coûtent cher, tandis que ceux qui en sortent valent peu […] La solution me paraît évidente : Il faut interdire l’importation des produits dont on a moins besoin […].

– les soieries et les brocarts étrangers ne sont pas indispensables

– les draps d’Angleterre et de France sont très contraires à l’intérêt du royaume […] ces draps drainent la richesse du royaume vers la France qui est notre ennemie mortelle ;

– la tapisserie n’est pas indispensable ;

– les livres imprimés nous portent préjudice ; si on en interdit l’importation, les imprimeurs s’installeront ici pour les imprimer et notre argent ne filera pas en France et ne servira pas à nous faire la guerre.

Le Portugal introduit en Castille des épices, du sucre, du poisson, des esclaves noirs, des articles en lin, de la cire, des viandes, des cuirs, et tout cela représente une grande valeur ; il n’achète chez nous que du drap très ordinaire […] et quelquefois des céréales, toutes choses qui, comparées aux premières, sont de peu de valeur ; le soldeLa différence., il est clair qu’on le transporte à l’étranger en monnaie. »

Mémoire de Rodrigo de Luian adressé en 1516 au cardinal Cisneros, régent du royaume après la mort de Ferdinand d’Aragon.


Les raisons sociales de l’inflation et du déclin de l’économie espagnole

« Le peuple admira sur les rives du Guadalquivir ces fruits précieux de la terre tirés à la lumière par le travail des Indiens, et amenés par notre audace et notre industrie. Mais la possession et l’abondance de tant de biens ont tout altéré. Aussitôt l’agriculture a délaissé la charrue et, vêtue de soie, elle a pris soin de ses mains durcies au travail. La marchandise férue de noblesse a échangé le comptoir pour la selle du cavalier et a voulu caracoler dans les rues. Les arts ont dédaigné les instruments mécaniques. Les monnaies d’or et d’argent ont dédaigné la parenté roturière’ et, n’admettant celui d’aucun autre métal, elles sont restées pures et nobles, tant et si bien que les nations les ont, par tous les moyens, désirées et recherchées. Les denrées elles-mêmes ont pris de l’orgueil et, mésestimant l’argent et l’or, elles ont haussé leur prix.

Comme les hommes se promettent toujours de leurs revenus plus que ceux-ci ne peuvent donner, le faste et l’apparat royaux se sont accrus, les gages ont augmenté, ainsi que les soldes et tous les autres frais de la Couronne, toujours sur la foi de richesses sans cesse attendues, mais qui, mal administrées et mal conservées, n’ont pu suffire à tant de dépenses, et ont donné la possibilité d’emprunter […] ce qui a ouvert la porte aux changes et aux usures. Le besoin s’est accru et a obligé à de coûteux expédients […]

Le plus nuisible fut l’altération de la monnaie. Philippe III doubla la valeur du billonMonnaie de valeur moindre, formée d’un alliage de cuivre et d’un peu d’argent.. Les nations étrangères reconnurent alors l’estime que la frappe donnait à cette vile matière, et ils en firent marchandise, apportant sur les côtes espagnoles le cuivre ouvré, et remportant en compensation l’argent, l’or et les marchandises espagnoles. »

Savedra Faiardo, L’idée d’un prince chrétien, première moitié du XVIIe siècle.


Jean Bodin expose les causes de l’inflation du XVIe siècle

Après avoir mentionné l’essor des activités économiques, le dynamisme démographique et la création d’un système de crédit moderne, il évoque le rôle de l’afflux de métaux précieux en Europe.

« Voilà, Monsieur, les moyens qui nous ont apporté l’or et l’argent en abondance depuis deux cents ans. Il y en a beaucoup plus en Espagne et en Italie qu’en France, parce que la noblesse en Italie trafique, et le peuple d’Espagne n’a d’autres occupations. Aussi tout est plus cher en Italie qu’en France, et plus en Espagne qu’en Italie, et même le service et les oeuvres de main, ce qui attire nos Auvergnats et Limousins en Espagne, comme j’ai su d’eux-mêmes, parce qu’ils gagnent au triple de ce qu’ils font en France ; car l’Espagnol riche, hautain et paresseux vend sa peine bien cher. C’est donc l’abondance d’or et d’argent qui cause en partie la cherté des choses. »

Réponse à Monsieur de Malestroit.


Anvers, plaque tournante de l’économie européenne

« En Anvers, outre les gens du pays, qui en très grande multitude y affluent et habitent, et outre les marchands français, desquels en temps de paix y en vient en grande affluence, il y a six nations principales, lesquelles font le nombre de plus de mille marchands […] Et ceux-ci sont les Allemands, les Danois, les OsterlinsMarchands de l’est de l’Europe, affiliés à la Hanse. ensemble, les Italiens, Espagnols, Anglais et Portugais. Mais il y a peut-être plus d’Espagnols que d’autre nation […] Et à dire vrai, les étrangers vivent en plus grande liberté ici en Anvers, et par tous ces Pays-Bas, qu’on ne fait en quelque autre pays que ce soit de tout le monde […]

Tous ces marchands font un commerce incroyable tant en échange qu’en dépôt de marchandise […] et, soir et matin, ils vont à une certaine heure à la Bourse des Anglais, et là, l’espace de plus d’une heure à la fois, par le moyen de truchement de chacune langue, ils traitent de l’achat et la vente de toutes sortes de marchandises ; et après, un peu plus tard, ils vont à la nouvelle Bourse, qui est la place principale, et là ils parlent et traitent particulièrement des dépôts et des changes. »


Guicciardini, Description de tout le Pays-Bas, 1567.


Les royaumes français et espagnols

« Le roi catholique […] possède douze royaumes en Espagne et trois en Italie ; presque toutes ses possessions sont éparses. Le roi très-chrétien a un seul royaume tout uni et très vaste.

Les revenus du roi catholique sont de cinq millions, la dépense est de six, le roi très-chrétien a un revenu de six millions, et ne les dépense pas tous à présent. Le premier, en cas de nécessité, a beaucoup de peine à trouver de l’argent par des impositions extraordinaires ; l’autre par le même moyen en trouve tant qu’il veut[…]

L’Espagne a des mines d’or dans les provinces et aux Indes, la France n’a que du fer, mais l’argent y est introduit et ne manque pas. L’Espagne est un pays stérile, pauvre en grandes et villes et en rivières, dépourvu des commodités de la vie ; la France est fertile, couverte de villes et de châteaux, abondante en rivières et en toutes sortes de productions. Le roi catholique l’emporte sur Sa Majesté très-chrétienne en forces maritimes, mais quant aux armées de terre, les gens d’armes de France sont supérieurs[…] Ainsi, les forces de ces deux grands rois peuvent presque se balancer. »

Extrait d’un rapport d’un ambassadeur vénitien, 1563.