En 1614, paraît un mystérieux texte anonyme à Cracovie intitulé Monita Privata Soc. Iesu, plus connu sous le titre de Monita secreta, titre définitif datant 1654 avec l’édition dite de Groningue.

L’auteur d’origine est un noble polonais, du nom de Jérôme Zahorowski, qui cherchait par ce texte à se venger de la Compagnie de Jésus dont il avait été renvoyé. Dès la publication de ce texte accusateur qui l’implique, l’Église diligente une enquête et ne tarde pas à découvrir son auteur qui avoue le faux. Cependant, même si l’imposture est prouvée, le texte continue, jusqu’au XIXe siècle, à être diffusé tout en étant modernisé dans l’écriture, enrichi et amendé de nouvelles accusations. Puis, les Jésuites disparaissent des théories du complot à la fin du XIXème siècle, remplacés par les juifs et les francs-maçons.

Ce texte n’en demeure pas moins fondamental puisqu’il est considéré comme étant l’un des premiers textes posant certaines des bases, des méthodes et des éléments de rhétorique toujours présentes dans les théories du complot actuelles.


« Préface

Que les supérieurs gardent et retiennent entre leurs mains, avec soin, ses instructions particulières et qu’il les communique seulement à quelque peu de Profes ; instruisant de quelques-unes les non-Profes, lorsque l’avantage de la Société le demandera, et cela sous le sceau du silence et non comme si elles avaient été écrites par un autre, mais prises de la propre expérience de celui qui les dit. Comme plusieurs des professes sont instruits de ces secrets, la Société a réglé depuis son commencement que ceux qui les sauraient ne puissent se mettre dans aucun des autres ordres, excepté dans celui des Chartreux, à cause de la retraite où ils vivent et du silence inviolable qu’il garde, ce que le Saint-Siège a confirmé.

Il faut bien prendre garde que ces avertissements ne tombent entre les mains des étrangers, parce qu’il leur donnerait un sens sinistre, par envie pour notre ordre. Que si cela arrive (ce qu’à Dieu ne plaise !) Que l’on dit que ce soient là les sentiments de la société, en le faisant assurer par ceux que l’ont sait de certitude l’ignorer, et en leur proposant nos instructions générales et nos règles ou imprimées ou écrites. Que les supérieurs recherchent toujours avec soin et avec prudence si quelqu’un des nôtres n’a point découvert à quelque étranger ces instructions ; car personne ne les copiera ni pour soi ni pour un autre, ni ne souffrira qu’on les copie […]

 

Chapitre II

Avec les grands de ce monde

1-Il faut faire tous nos efforts pour gagner partout l’oreille et l’esprit des princes et des personnes les plus considérables, afin que personne n’ose s’élever contre ; mais, au contraire, que tous soient obligés de dépendre de nous.

2-Comme l’expérience enseigne que les princes et les grands seigneurs sont principalement affectionnés aux personnes ecclésiastiques, lorsque celles-ci dissimulent leurs actions odieuses, et qu’elles les interprètent favorablement comme on le remarque dans les mariages qu’ils contractent avec leurs parents et alliés, ou en de semblables choses, il faut encourager ceux qui les font, en leur faisant espérer d’obtenir facilement, par le moyen des nôtres, des dispenses du pape, qu’il accordera si on lui explique les raisons ; si l’on produit des exemples semblables, et si l’on expose les sentiments qui les favorisent, sous prétexte du bien commun et de la plus grande gloire de Dieu, ce qui est le but de la société. […]

15- Enfin, que chacun se mette en peine de gagner la faveur des princes, des grands et des magistrats de chaque lieu, afin que, lorsque l’occasion se présentera, ils agissent vigoureusement et fidèlement pour nous, même contre leurs parents, alliés et amis. »

Extraits des Monita secreta

La version choisie ici est celle de 1862 : Instruction secrète des jésuites, Paris, E Dentu, 1862, 144 p. Nouvelle édition précédée d’une introduction de Charles Sauvestre


Le contexte de la parution du texte d’origine

La fin du XVIe siècle et le début du XVIIe siècle ont été une période difficile pour la Compagnie de Jésus. Elle est à la fois en pleine expansion mais aussi confrontée à des tensions internes et à de vives critiques extérieures. Les Jésuites s’attirent l’hostilité d’un certain nombre d’États et d’une partie du monde catholique, au point de faire l’objet d’interdictions et de persécutions parfois mortelles pour ses membres.

Commentaire

 les extraits choisis permettent de voir plusieurs aspects qui signent la méthode complotiste :

  • Tout d’abord, la méthode utilisée par les jésuites : l’entrisme et la prise de pouvoir et d’influence auprès des puissants de ce monde. Selon ce texte qui est un vrai-faux manuel d’entrisme, le vrai pouvoir n’est pas celui qui s’exerce en apparence mais bel et bien en souterrain. Nous retrouvons donc ici l’idée d’un pouvoir d’influence secret censé servir les intérêts d’un groupe : celui des Jésuites.
  • Il est noté dans ce faux que ce document doit rester secret (notez l’importance de la notion de silence dans ce passage). Ce passage a un double intérêt : rendre le texte globalement crédible et faire du lecteur un privilégié initié aux secrets les plus occultes, donc à la vérité cachée. Cette méthode centrale est reprise par la suite par tous les textes complotistes modernes majeurs. C’est aussi une façon à l’époque d’accuser la société des jésuites d’avoir organisé et institutionnalisé un mensonge, et des manipulations qui s’exercent non seulement à l’égard des princes mais aussi des autres membres de la société des jésuites non impliqués dans ce système.
  • La mention du Saint-Siège dans la préface sous-entend que la papauté est complice des pratiques exposées dans les Monita secreta. Il s’agit là de la première accusation touchant directement l’Église catholique d’être l’instigatrice d’un complot global, accusation qui sera reprise par la suite au XIXe et au XXe siècles dans différentes théories du complot.
  • La préface a pour intérêt de montrer que l’ordre jésuite serait composé de deux catégories de personnes (les Profès) : les initiés et les non-initiés au complot.

 

« Le Jésuite s’accaparant les richesses de la nation » – Caricature de Gill parue le 3 mars 1878 dans le journal « La Lune Rousse ».

Références bibliographiques pour aller plus loin :

  • Revue Codex 2000 ans d’aventure chrétienne, trimestriel, avril 2019
  • Franck Damour Le pape noir, genèse d’un mythe, Paris, Lessius, 2013, 144 p.
  • Michel Leroy Le mythe jésuite de Béranger à Michelet, Paris, PUF, 1992, 478 p.

[ ! Note : Cliotexte précise ici que les extraits des textes qui ont inspiré la pensée complotiste contemporaine sont délivrés ici dans le but d’aider les collègues cherchant à expliquer aux élèves les origines des diverses notions et théories en cours. Le but est de montrer aussi la manière dont des idées se recyclent à travers le temps mais aussi les limites de ces textes ! En cas de question complémentaire n’hésitez pas à nous contacter]