En 1935 et à quelques mois d’intervalle, deux biographies de Staline sont publiées en français, à Paris : celle d’Henri Barbusse qui est en réalité un récit  hagiographique  sur le petit père des peuples et celle de Boris Souvarine, beaucoup plus critique, et  dont nous présentons un extrait ici.

Boris Souvarine est, dans l’entre-deux-guerres, une personnalité politique avant tout. Membre éminent du Parti communiste à sa fondation à Tours en décembre 1920, il critique  le  manque de démocratie interne et  la bolchevisation du parti. Cette opposition lui vaut d’être exclu du P.C et des instances de l’Internationale Communiste en 1924.

Né à Kiev en 1895, Boris Souvarine a vécu en France à partir de l’âge de deux ans. Cette origine lui permet  de parler, de  lire et d’écrire le russe, ce qui n’est pas un mince avantage quand on prétend écrire une biographie de Staline basée sur des sources primaires.

Intitulée « Staline aperçu du bolchevisme », la biographie écrite par B. Souvarine poursuit une double ambition : à travers la vie de Staline, il s’agit aussi  d’écrire une histoire du parti  bolchevik depuis ses origines et de l’URSS jusqu’en 1935.

Anti-stalinien déclaré et distingué, ce qui frappe le lecteur de 2021, c’est  la solidité et la lucidité remarquables du travail de l’historien. Nombre d’analyses et de jugements exprimés en 1935 par B. Souvarine ont été confirmés par les travaux ultérieurs des historiens du stalinisme.

 Le livre  de Boris Souvarine peut ainsi être considéré comme la première biographie de Staline véritablement historique jamais publiée en français. L’extrait ci-dessous, choisi un peu  hasard parmi d’ autres, est une manière de rendre un  hommage appuyé  à son auteur…


L’« offensive » la plus cruelle se fit sentir d’abord dans les campagnes. Comme toutes les obligations imposées par la violence aux peuples de l’Union soviétique, la collectivisation était censée volontaire, en contradiction flagrante avec le Plan qui fixait d’avance les pourcentages à réaliser. « Ce serait la plus grande absurdité que de vouloir introduire le travail agricole en commun… au village si arriéré, où il faudrait au préalable une longue éducation », avait dit et répété Lénine, résolu à « faire bon ménage » avec les petits producteurs pour les transformer « par un très long travail d’organisation, très lent et très prudent ». Il ne concevait d’harmonie entre l’industrie socialisée et l’agriculture individualiste que dans une coopération libre et pacifique, « sans la moindre contrainte » directe ou indirecte. Staline semblait le comprendre, à en juger sur ses paroles antérieures à l’action implacable des brigades communistes mobilisées contre les paysans. Mais à l’inverse des déclarations rassurantes et sans tenir aucun compte du Plan établi sur l’hypothèse d’un cinquième des exploitations agricoles à collectiviser et mécaniser en cinq ans, il obtient le triple de la prévision quinquennale en un an et demi, par le fer et par le sang. En un seul mois, le nombre de fermes groupées en kolkhozes excède celui de douze années de révolution, sur le papier, car les tracteurs, les machines, les engrais, l’organisation et le consentement des intéressés font encore défaut. Ce résultat n’est atteint par l’expropriation arbitraire et le pillage qu’au prix d’une répression sans exemple que Staline intitule « suppression du koulak comme classe » mais où succombent par milliers les paysans moyens et les pauvres. La chronique du temps n’a pu recenser en totalité les arrestations en masse et les exécutions capitales qui ont fait cortège à la collectivisation, ni les suicides et les assassinats. La statistique abonde en chiffres vides et en coefficients oiseux mais n’enregistre pas plus ces nombreuses victimes que la Guépéou ne livre son secret sur la déportation barbare de millions d’êtres humains transplantés dans des régions arctiques et au-delà de l’Oural. Des villages entiers, des cantons, des districts ont été dépeuplés, leurs habitants dispersés et décimés, comme autrefois en Assyrie et en Chaldée. Un correspondant américain tout dévoué aux intérêts de Staline évalue à 2 millions le nombre approximatif des relégués et des exilés en 1929-1930 (New York Times, 3 février 1931). Mais la vérité apparaît encore plus atroce dans son ampleur si l’on sait que la dékoulakisation, s’est poursuivie sans relâche au cours des années suivantes et que les calculs officiels varient entre 5 et 10 millions dans le dénombrement des koulaks, non compris les malheureux moujiks présumés dans l’aisance.

Boris Souvarine, « Staline, aperçu du bolchevisme », Paris, Plon, 1935. Extrait du chapitre X Staline.