Staline, un homme vu par Henri Barbusse

 

L’homme, son repas fini, fume sa pipe à côté de la fenêtre, assis sur un quelconque fauteuil. Il est toujours vêtu de même. En uniforme ? Ce serait trop dire. C’est plutôt une indication d’uniforme, un accoutrement de simple soldat encore simplifié : bottes, culottes et veste montante kakis. On cherche dans sa mémoire : Non, on ne l’a jamais vu habillé autrement, sinon, l’été, en toile blanche. Il gagne, par mois, les quelques centaines de roubles qui constituent le mince salaire maximum des fonctionnaires du Parti Communiste (ça ferait, chez nous, quelque chose comme quinze cents ou deux mille francs).

Sont-ce les yeux exotiques, quelque peu asiatiques, de l’homme fumant la pipe, qui lui donnent dans son masque assez rude d’ouvrier, un air ironique ? Quelque chose dans le regard et les traits fait qu’on croit le voir sourire continuellement. Ou mieux, on dirait toujours qu’il va rire. C’est comme ça que se présentait, jadis, l’Autre (1). Ce n’est pas tant que le regard soit un peu fauve, ce sont plutôt les yeux qui clignent toujours. Ce n’est pas tant le plissement de la face du lion (quoiqu’il y ait de cela), que la finesse maligne du paysan. De vrai, il a tout bonnement le sourire et le rire extrêmement faciles. Il parle peu lui qui peut pendant trois heures vous parler de la question sur laquelle vous l’interrogez au hasard, sans en laisser une facette dans l’ombre. Il rit, et même aux éclats, beaucoup plus volontiers qu’il ne parle.

C’est là le plus important de nos contemporains. Il conduit 170 millions d’êtres sur 21 millions de kilomètres carrés. Il a un nombreux entourage direct. Mais ces hommes l’aiment et croient en lui, et ont besoin de lui, et forment un groupement qui l’épaule et le fait ressortir. Il se dresse de toute sa hauteur à la fois sur l’Europe et sur l’Asie, à la fois sur. aujourd’hui et sur demain. C’est l’homme le plus visible du monde, et pourtant un des moins connus.

 

Henri Barbusse,  Staline, Un monde nouveau vu à travers un homme, 1935, pages 8-9

(1) « L’Autre » ici désigne probablement Lénine.


La publication en 1916 de son roman « le feu » a valu à  Henri Barbusse une renommée internationale qui ne s’est pas démentie pendant l’entre-deux-guerres. Ce dernier fut  aussi l’auteur d’un « Staline »,  première biographie « autorisée » (par  Staline lui-même) du fameux dictateur. Cet ouvrage, ensuite traduit et édité en russe, fut publié à Paris en 1935, soit quelques mois avant la mort de Barbusse en août 1935, à… Moscou.

Barbusse fut un intellectuel profondément pacifiste et fasciné jusqu’à l’aveuglement  par le « pays des soviets ».  Membre du P.C.F depuis 1923, Henri Barbusse  effectua 6 voyages en URSS de 1927 à 1935, placés évidemment sous l’étroite surveillance des instances soviétiques  d’encadrement  des touristes étrangers.

L’extrait proposé ici se situe dans le chapitre d’introduction et il donne le ton de la biographie : celui d’un récit véritablement hagiographique. Barbusse, qui a rencontré Staline à plusieurs reprises, est en quête d’un prophète annonçant un monde radieux et il apporte ici – volontairement, semble t–il – sa pierre au culte de la personnalité qui se développe au même moment en URSS.

Staline est décrit comme un homme simple, modeste, aux racines évidemment prolétariennes, qui « a tout bonnement le sourire et le rire extrêmement faciles », un homme qui « rit, et même aux éclats » !

Avouez que vous étiez passé complètement à côté de cette facette de la personnalité du « petit père des peuples »…

Y Boris Souvarine : Staline démystifié