La publication en 1916 de son roman « le feu » a valu à  Henri Barbusse une renommée internationale qui ne s’est jamais  démentie pendant l’entre-deux-guerres. Ce dernier fut  aussi l’auteur d’un « Staline »,  première biographie « autorisée » (par  Staline lui-même) du fameux dictateur et petit chef d’oeuvre à classer dans le rayon « culte de la personnalité ».  Cet ouvrage, également  traduit et édité en russe, fut publié à Paris en 1935, soit quelques mois avant la mort de Barbusse en août 1935, à… Moscou.

Barbusse était  un intellectuel profondément pacifiste et il fut  fasciné jusqu’à l’aveuglement  par le « pays des soviets ».  Membre du P.C.F depuis 1923, Henri Barbusse  effectua 6 voyages en URSS de 1927 à 1935, placés  sous l’étroite surveillance des instances soviétiques  d’encadrement  des touristes étrangers.

L’extrait présenté correspond aux toutes  premières pages du livre ;  Henri Barbusse y  décrit probablement ici  le grand défilé sur la Place Rouge du 7 novembre 1934, auquel il a dû assister lors de son avant-dernier voyage en URSS.  Sans en être sans doute  conscient, l’auteur dresse un tableau  éloquent, à la fois  réaliste et étonnant,  d’un des traits majeurs du régime soviétique des années 30 : le culte de la personnalité de Staline,  culte  qu’il pratiqua lui même avec la  ferveur d’un nouveau converti.


La Place Rouge, centre de Moscou et de l’immense Russie européenne et asiatique. Le Mausolée, centre de la Place Rouge. Sur le haut du mausolée, au fond duquel Lénine dort, comme ressuscité, – cinq ou six personnes, debout, en file, et qui, à quelques pas de distance, sont à peu près pareilles l’une à l’autre.

Tout autour, diverge et converge un fourmillement symétrique de multitude, qui semble sortir de terre et y rentrer. C’est une cérémonie qui se déploie, en long, en large, kaléidoscopiquement, d’une frontière à l’autre de la place, un défilé interminable, frémissant de toile rouge et de soie rouge chargées de lettres et de phrases de l’étoffe qui clame ou bien, c’est une parade sportive monstre qui, tout en se précipitant, se dessine comme un parc. Ou alors, c’est le pullulement de la plus énorme armée du monde, le peuple de l’Armée Rouge, découpé en rectangles.

Par-ci, par-là, on voit de tout près des morceaux de forêt bariolée en marche, le scintillement d’une palissade de baïonnettes qui passe, ou bien un rang de jeunes gens et de jeunes femmes, ou simplement, leurs figures l’une à côté de l’autre, altières, heureuses, qui rient et font de la lumière. Ces déferlements pensants qui durent des heures, et l’enthousiasme qui se répercute de la foule massée dans les parallèles des tribunes longeant le mur dentelé du Kremlin, font un tourbillon de grondements et de clameurs, qui a un centre. Cette clameur prend forme humaine « Staline », « Vive le camarade Staline ». Parmi ceux qui sont debout sur le monument de Lénine, il y en a un qui porte la main à la visière de sa casquette ou bien qui lève le bras plié à angle droit, la main ouverte, battante. Celui-là a un grand manteau militaire, mais cela ne le distingue guère des autres qui sont à côté.

C’est lui le milieu, c’est lui le cœur de tout ce qui rayonne sur la mappemonde, autour de Moscou.

Son portrait, sculpture, dessin, photo, est partout dans le continent soviétique, comme celui de Lénine, et à côté de celui de Lénine. Il n’est pas un coin, dans une entreprise, une caserne, un bureau, une devanture, où il n’apparaisse sur fond rouge, entre un tableau de pittoresques statistiques socialistes (icone antireligieuse), et la faucille enlaçant le marteau. Dernièrement, s’est posée partout, sur les murs de la Russie et des Républiques, une affiche représentant, en très grandes dimensions, les profils  superposés de deux morts et d’un vivant Karl Marx, Lénine, Staline. Et multiplions encore par mille, il n’y a pas beaucoup de chambres d’ouvriers ou d’intellectuels où ne figure pas Staline.

Ce peuple de la sixième partie du monde, ce peuple neuf, que vous aimez ou que vous haïssez, voilà la tête qu’il a.

Henri Barbusse,  Staline, Un monde nouveau vu à travers un homme, 1935, pages 5,6,7

Exemple d’affiches illustrant le culte de la personnalité entourant Staline

Staline le culte de la personnalité
« Le capitaine nous conduit à la victoire soviétique  » – affiche de 1933

 

Staline le culte de a personnalité
« Merci cher Staline du bonheur de nos enfants! » – Affiche de propagande communiste représentant le chef d’État soviétique Joseph Staline avec des enfants souriants. Lithographie de Nina Vatolina (1915-2002) 1950 Russian State Library, Moscou Russie ©FineArtImages/Leemage