M. Tardieu : [photographie de presse] / Agence Mondial
M. Tardieu : [photographie de presse] / Agence Mondial

André Tardieu

André Tardieu (1876-1945), homme politique français, fut un fidèle de Clemenceau (ministre des Régions libérées en 1919-1920 préconisant l’application dure du traité de Versailles), un ministre de Poincaré (Travaux publics, 1926/28, Intérieur, 1928/30), fut président du Conseil de nov. 1929 à déc. 1930 (il décida d’entreprendre la ligne Maginot) ; il crut pouvoir échapper à la Grande crise par une politique de relance étatique (vaste plan d’équipement national). Il fit une politique généreuse (retraite du combattant, loi sur les assurances sociales, abandon de l’austérité budgétaire) qui lui attira l’hostilité des nombreux parlementaires de droite : un scandale leur fournit le prétexte pour se débarrasser de Tardieu qui revint brièvement à la tête du gouvernement de février à mai 1932 ; il garda une vive rancœur contre les parlementaires et le parlementarisme par la suite. Malade, il se retira de la politique en 1935.

(informations trouvées dans Michel Mourre,« Tardieu (André)», Dictionnaire encyclopédique d’histoire, Larousse-Bordas, 1996, p. 5390.
Le devoir de la nouvelle Chambre, discours prononcé à Giromagny (Territoire de Belfort) le 17 avril 1932La Chambre de 1932 est dominée par la gauche des radicaux et des petites formations radicalisantes. Ses contemporains la surnomment souvent «Second cartel». par M. André Tardieu, Président du Conseil

«[…] On a tant parlé de la réforme de l’État que l’on hésite à en parler encore. Comment nier que les mesures attendues, économiques, sociales, financières ou politiques, sont toutes largement conditionnées par elle ? À l’heure même où l’État est obligé d’intervenir sur des terrains nouveaux, il cherche à tâtons la définition de sa fonction. Il voit chaque jour s’opposer davantage son volume et son pouvoir. Plus on augmente son mission légale et plus on diminue son autorité effective. Plus on exige de lui et moins on lui obéit. Plus on se sert de lui et moins on le sert.

Or, l’État démocratique doit être un État fort, s’il entend défendre, comme il le doit, ces deux représentants de l’intérêt général qui s’appellent le contribuable et le consommateur. À devenir État providence, un guichet ouvert aux sollicitations ou aux menaces des intérêts particuliers artificieusement groupés, l’État perd son caractère et sa raison d’être. Si la Chambre à naître s’avisait d’y remédier, elle rendrait au régime et à la nation un inappréciable service.

Pour qu’elle y parvienne ou même pour qu’elle le tente, elle aura besoin d’être dirigée par un gouvernement assuré de sa durée et assuré de ses moyens : deux conditions qui rarement se sont trouvées réalisées. J’ai dit un jour que je n’avais connu, en trente années, que deux gouvernements stables : – celui de Clemenceau en 1918, parce qu’on avait peur de la défaite ; celui de Poincaré en 1926, parce qu’on avait peur de la faillite. J’aimerais que, en de moins périlleuses occurrences, la Chambre de 1932 contredît cette opinion et offrît au pays l’heureux et neuf exemple d’un gouvernement fort, agent loyal de la volonté populaire, dont la majorité doit être l’expression.

Pour agir, diriger, réaliser, aboutir, ordonner le présent et parfois forcer l’avenir, un gouvernement a besoin d’une majorité sachant ce que le pays attend d’elle et ce qu’elle attend elle-même du gouvernement ; d’une majorité qui traduise la volonté profonde du peuple souverain, au lieu d’exprimer l’amalgame changeant des combinaisons des groupes. Voilà ce que conseillent les difficultés de l’heure, – en attendant qu’elles l’exigent […]

À l’inverse de quelques-uns, j’ai livré à vos consciences et à l’examen du pays les idées claires qui, selon moi, doivent servir d’armature au programme de la Chambre prochaine. Sur ces idées, point de désaccord au fond ; mais, sur le choix des moyens, une variété, allant jusqu’à la confusion, en raison du grand nombre de candidats qui sollicitent vos suffrages.

Je n’ai, sur ce dernier point, qu’un mot à dire. Pour vous éclairer sur vos décisions de demain, vous avez l’expérience des dix dernières années. Si de cette expérience vous avez conclu que certaines causes produisent invariablement certains effets et si vous avez la volonté de ne plus revoir ces effets, barrez la route aux causes : cela suffira.

Chaque fois que la France, depuis quinze ans, a connu de dures épreuves, le parti socialiste, par une voie ou par une autre, exerçait sur la vie nationale une influence dominante. Or, ce parti paraît présentement le seul qui, tous drapeaux déployés, engage contre nous la bataille. Il a fait connaître un programme en trois termes dont chacun suffirait à ruiner la France. Il est prêt à participer au pouvoir sous les formes les plus diverses : domination, association, soutien. Il nous a jeté son défi. Ce défi, nous l’acceptons.

Le socialisme n’a trouvé sa réalisation que dans le bolchevisme, qu’il a la faiblesse de répudier : car il n’est lui-même qu’un bolchevisme inachevé. Dans les autres pays, où il a exercé le pouvoir, il a trahi tous les principes politiques, militaires, coloniaux ; et la faillite a répondu à l’application de ses principes fiscaux. Les plus éminents de ses chefs ont dû le désavouer, l’abandonner devant l’évidence du péril national. Son rôle de destructeur sans éclat s’est affirmé dans tous les domaines.

En France, le socialisme se camoufle […] Sa présence au pouvoir, soit directement, soit par personnes interposées, aurait une conséquence inéluctable : le franc à moins d’un sou […]

Je vous ai avertis, citoyens, des dangers de l’heure. J’ai dit ce qu’exige de vous la grandeur de la France et de la République. Mon devoir est accompli. Faites le vôtre !»

Pierre Mendès France et le déclin de la Troisième République

« L’attention publique vient d’être appelée sur deux discours prononcés par deux hommes politiques des plus connus et quelle que soit la différence de classe, de mentalité et d’élévation de pensée entre eux, par la force des choses, certaines comparaisons ont été faites.

Je veux parler des discours prononcés à quelques jours d’intervalle par MM. J. Caillaux et A. Tardieu.

L’un et l’autre, en des termes différents, ont réclamé la restauration d’un État fort ; dans leur bouche, le même mot est revenu : l’un et l’autre ont réclamé l’autorité.

Mais quelle différence, quelle contradiction même si derrière les mots nous recherchons les conceptions profondes !

Le discours du président Caillaux ne se contente pas de faire appel à un État fort ; cette nécessité découle de chacune de ses observations, conditionne l’ensemble de son programme d’action, « suinte » en quelque sorte de chaque ligne, de chaque articulation de sa pensée. Pour lui vraiment l’autorité ne se crée pas à coups d’artifices juridiques, elle s’impose, elle résulte comme une force naturelle de l’action menée par un gouvernement volontaire.

Il n’en est pas de même chez M. Tardieu. Celui-ci appelle une reconstitution du pouvoir exécutif, mais il ne conçoit cette réalisation que par des mesures constitutionnelles : mutilation de l’initiative parlementaire, exercice du droit de dissolution de la chambre des députés, prolongation du mandat législatif, référendum, épuration politique de l’administration, etc.

Sans vouloir discuter point par point ces diverses propositions, nous pouvons affirmer qu’elles ne suffiront pas à organiser l’autorité. Pour reprendre un mot du président JeanneneyPrésident radical du Sénat jusqu’en 1942., en le déformant à peine : « L’autorité ne se constitue pas par des prescriptions juridiques ou légales, elle se prend. »

On peut demain renvoyer les Chambres et proclamer la dictature, cela ne suffira pas à reconstituer l’autorité puissante dont nous avons besoin. La dictature d’un Primo de Rivera a établi clairement que la force gouvernementale ne résultait pas du statut légal, mais de la puissance morale et psychologique, de la confiance qu’a su inspirer une équipe au travail par les services rendus dans le passé et la fermeté de ses résolutions pour l’avenir.

Ce que le peuple demande à juste titre, ce n’est pas une réforme constitutionnelle, piètre programme en face de nos immenses difficultés actuelles. Ce qu’il veut, c’est une réforme des usages politiques, de la mentalité des dirigeants, c’est l’audace dans leurs décisions, c’est la primauté de l’intérêt général sur les intérêts particuliers, c’est la rapidité dans l’exécution. Pour cela, il n’est pas nécessaire de changer quelque chose aux lois : il faut des hommes dans tout ce que ce terme comporte au sens puissant du mot.

Telles sont les réflexions qui viennent à l’esprit, lorsque involontairement on ébauche un parallèle entre les conceptions récemment exprimées, par un grand homme d’État républicain et par le chef de l’ancienne majorité conservatrice à la chambre des députés.

Une fois de plus, le président Caillaux nous donne une grande leçon politique. Une fois de plus il montre aux jeunes générations, auxquelles il adresse un vibrant appel, ce que doit être la politique de demain, consacrée à la défense des intérêts de la nation. »

Pierre Mendès-France, « Les deux discours », Le Journal de Neubourg, 15 février 1933, cité par Éric Roussel. Pierre Mendès-France, Paris, Gallimard, 2007, p. 79–80.

L’interpellation antisémite de Léon Blum par Xavier Vallat à la Chambre, le 6 juin 1936

Avant 1936, Vallat avait surtout manifesté son racisme par sa méfiance vis à vis des coloniaux ou ses allusions stéréotypées à l’odeur des tirailleurs. Le 6 juin 1936 est une première : Vallat devient une sorte de maître à penser de l’antisémitisme français, un rôle qui le conduit plus tard à la direction du Commissariat général aux questions juives (CGQJ), à Vichy.

Xavier Vallat, qui arbore à la Chambre l’insigne des Croix-de-feu, est encore inscrit à la Fédération républicaine, parti de Louis Marin. Cette formation est tiraillée entre ses tendances républicaines modérées et un nationalisme catholique plus intransigeant et souvent antisémite. Pour les Français juifs, l’arrivée de Blum à la présidence du conseil peut aussi bien être une source de satisfaction qu’une source d’inquiétude. Pour Vallat, qui se vantera de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas, la judéité de Blum est d’ordre racial et détermine le comportement. Comme le souligne Laurent JolyLaurent Joly, Xavier Vallat, du nationalisme chrétien à l’antisémitisme d’État (1891-1972), Grasset, 2001., il pense que, par essence, le juif ne peut s’acclimater à la France, sauf dans le cas où il a versé le sang dans les tranchées. Dans l’ensemble, la droite de la ChambreJORF, Débats parlementaires, Chambre des députés, 6 juin 1936. ne se choque pas de l’antisémitisme des propos prononcés. Herriot tente d’opposer les propos de Vallat à l’honorabilité de ceux de Le Cour-Grandmaison, lequel n’accepte pas cette tentative de diviser la droite. Blum demande la parole que le Président Herriot lui refuse, souhaitant régler la question seul.

« M. Xavier Vallat : Il est une raison qui m’interdit de voter pour le ministère de M. Blum, c’est M. Blum lui-même. Votre arrivée au pouvoir, monsieur le président du Conseil, est incontestablement une date historique. Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné …

M. le président [de la Chambre, Édouard Herriot] : Prenez garde, M. Vallat.

M. Xavier Vallat : … par un juif (vives réclamations à l’extrême-gauche et à gauche. Les députés se lèvent et applaudissent M. le Président du Conseil).

M. le président [Édouard Herriot] : Monsieur Xavier Vallat, j’ai le regret d’avoir à vous dire que vous venez de prononcer des paroles qui sont inadmissibles à une tribune française…

M. Xavier Vallat : Je n’ai pas pris cela pour une injure.

M. le président : Monsieur Vallat, je vous demande de retirer vos paroles.

M. Xavier Vallat : Mais c’est une constatation historique, monsieur le président ; je demande à m’expliquer.

M. le président : Dans ces conditions, pour les paroles que j’ai entendues, je vous rappelle à l’ordre avec inscription au procès-verbal.

M. Xavier Vallat : Messieurs, je ne comprends pas bien cette émotion, car, enfin, parmi ses coreligionnaires, M. le président du Conseil est un de ceux qui ont toujours – et je trouve cela tout naturel – revendiqué avec fierté leur race et leur religion.

M. le président du Conseil [Léon Blum] : C’est vrai.

M. Xavier Vallat : Alors, je constate que, pour la première fois, la France aura eu son Disraëli.

M. André Le Trocquer : Cela nous change des jésuites [allusion au catholicisme revendiqué par Vallat].

M. Xavier Vallat : J’ajoute que, contrairement aux apparences de M. Jéroboam Rothschild, il ne se sera pas appelé Georges Mandel (…) Je n’entends pas dénier aux membres de la race juive qui viennent chez nous le droit de s’acclimater comme tant d’autres qui viennent de faire naturaliser »

  • 1. Nature du texte.
  • 2. Comment Vallat voit-il Léon Blum ? Comment explique t-il qu’on ne saurait soutenir son gouvernement ?
  • 3. Qui était Disraéli ?
  • 4. Quel thème antisémite apparaît derrière la dénonciation de Mandel ?

Xénophobie et racisme dans la presse des années 1930

«Par toutes nos routes d’accès transformées en grands collecteurs, coule sur nos terres une tourbe de plus en plus grouillante, de plus en plus fétide. C’est l’immense flot de la crasse napolitaine, de la guenille levantine, des tristes puanteurs slaves, de l’affreuse misère andalouse, de la semence d’Abraham et du bitume de Judée… Doctrinaires crépus, pollaks mités, gratin des ghettos, contrebandiers d’armes, pistoleros en détresse, espions, usuriers, gangsters, marchands de femmes et de cocaïne, ils accourent précédés de leur odeur, escortés de leurs punaises… Naguère les Russes, ensuite les Polonais, puis les Grecs, puis les Italiens qui suivirent les Allemands, précédant les Espagnols… A qui le tour ? Sous couleur de droit d’asile on laisse entrer pèle-mêle et sans la moindre précaution réfugiés politiques et condamnés de droit commun tous d’accord au moins sur un point : le droit qu’ils s’arrogent de nous traiter en pays conquis.»

H. Béraud, Gringoire, 7 août 1936

  • 1. Nature du document.
  • 2. Quels termes et quelles images sont utilisés pour décrire les immigrés ?
  • 3. Expliquez les allusions à Abraham, à la Judée et à l’usure.
  • 4. Quels thèmes classiques du racisme et de la xénophobie apparaissent ici ?
  • 5. Les immigrés européens sont-ils bien considérés ?
Mise au point : juif, judaïsme et judéité
Mise au point : juif, judaïsme et judéité