À son retour de Belgrade, Nikita Khrouchtchev prend la décision de faire toute la lumière sur le « règne » et les crimes de Staline. Et le 24 février 1956, au moment où le XXe Congrès du parti communiste va s’achever à Moscou, c’est le coup de théâtre.
Dans un long rapport, prononcé en présence des seuls députés de l ‘URSS, Khrouchtchev dénonce, avec sa fougue habituelle, les crimes commis par Staline.

LA CRITIQUE DU STALINISME (1956)
Le Rapport secret de Khrouchtchev au XXe Congrès

 

« Durant la vie de Lénine, le Comité Central du Parti fut la réelle expression de la direction collective du Parti et de la nation. Etant un militant marxiste-révolutionnaire, toujours inflexible sur les questions de principe, Lénine n’imposa jamais par la force ses opinions à ses collaborateurs. Il essayait de les convaincre.

Staline n’agissait pas par persuasion, par explication et patiente collaboration avec autrui, mais en imposant ses idées et en exigeant une soumission absolue. Quiconque s’opposait à ses conceptions ou essayait d’expliquer son point de vue et l’exactitude de sa position était destiné à être retranché de la collectivité dirigeante et, par la suite, « liquidé » moralement et physiquement.

Il vaut la peine de signaler le fait que pendant que se déroulait la furieuse lutte idéologique contre les trotskistes, les zinovievistes, les boukhariniens et les autres, on n’avait jamais pris contre eux des mesures extrêmes de répression. La lutte se situait sur le terrain idéologique. Mais quelques années plus tard, alors que le socialisme était fondamentalement édifié dans notre pays, alors que les classes exploitantes étaient généralement liquidées, alors que la structure sociale soviétique avait radicalement changé, alors que la base sociale pour les mouvements et les groupes politiques hostiles au Parti s’était extrêmement rétrécie, alors que les adversaires idéologiques du Parti étaient depuis longtemps vaincus politiquement, la répression contre eux fut déclenchée.

Staline fut à l’origine de la conception de « l’ennemi du peuple ». Ce terme rendit automatiquement inutile d’apporter la preuve des erreurs idéologiques de l’homme ou des hommes engagés dans une controverse : il rendit possible l’utilisation de la répression la plus cruelle, violant toutes les normes de la légalité révolutionnaire, contre quiconque, de quelque manière que ce soit, était en désaccord avec Staline. Pour l’essentiel et en fait, la seule preuve de culpabilité dont il était fait usage, contre toutes les normes de la science juridique actuelle, était la « confession » de l’accusé lui-même, et, comme l’ont prouvé les enquêtes faites ultérieurement, les « confessions » étaient obtenues au moyen de pressions physiques sur l’accusé. Des arrestations et des déportations de plusieurs milliers de personnes, des exécutions sans procès et sans instruction normale, créèrent des conditions d’insécurité, de peur et même de désespoir. (…)

Le danger menaçant suspendu sur notre patrie dans la première période de la guerre était dû en grande partie aux méthodes fautives de Staline lui-même, quant à la direction de la Nation et du Parti. Ceci pour le début de la guerre et l’extrême désorganisation de notre armée qui causa de si lourdes pertes. Mais longtemps après, la nervosité et l’hystérie dont Staline faisait preuve, s’opposant à l’efficacité des opérations militaires, pesèrent d’un poids considérable dans la balance (…). Ce n’est pas Staline, mais bien le Parti tout entier, le gouvernement soviétique, notre héroïque armée, ses chefs talentueux et ses braves soldats, la nation soviétique toute entière, qui ont remporté la victoire dans la grande guerre patriotique. (Longue tempête d’applaudissements).

Camarades, venons-en à d’autres faits. L’Union soviétique est à juste titre considérée comme un modèle d’Etat multinational parce que nous avons, dans la pratique, assuré l’égalité des droits et l’amitié de toutes les nations qui vivent dans notre vaste Patrie. D’autant plus monstrueux sont les actes dont l’inspirateur fut Staline. Nous voulons parler des déportations en masse de nations entières (les Kalmouks, les Tchétchènes, les Ingouches, les Balkars), arrachées à la terre natale avec tous les communistes et komsomols sans exception. Les Ukrainiens n’évitèrent le même sort qu’à cause de leur trop grand nombre ; il n’y aurait jamais eu assez de place pour les déporter tous. Autrement, on n’aurait pas manqué de le faire. (Hilarité et mouvements divers).

L’obstination de Staline se manifesta non seulement dans le domaine des décisions qui concernaient la vie intérieure du pays, mais également dans celui des relations internationales de l’Union soviétique. « L’affaire yougoslave » ne comportait aucun problème qui n’eût pu être résolu par des discussions entre camarades du Parti. Il n’existait pas de base sérieuse pour le développement de cette « affaire ». Il était parfaitement possible d’éviter la rupture de nos relations avec ce pays. (…)

Et quand Staline affirme qu’il a lui-même écrit le Précis de l’histoire du PC (bolchevik) de l’Union Soviétique, on doit pour le moins s’en étonner. Convient-il à un marxiste-léniniste de se mettre ainsi en vedette et de se hausser jusqu’au ciel ? Mais, parlons un peu des prix Staline. Les tsars eux-mêmes n’ont jamais fondé de prix portant leurs noms. Staline a reconnu comme le meilleur texte d’hymne national de l’Union soviétique un poème qui ne contient pas un mot sur le Parti communiste ; mais il contient l’éloge sans précédent de Staline. Est-ce à l’insu de Staline que beaucoup des plus grandes villes et des plus grandes entreprises ont pris son nom ? Est-ce à son insu que des monuments à Staline ont été élevés dans tous le pays ? (…) »

Extraits du rapport au XXème Congrès du Parti communiste de l’URSS, 24 février 1956.
Cité par F.FETJÖ, Chine-URSS, le fin d’une hégémonie, Paris, Plon, 1964, pp. 244-272.


Du même rapport, autres extraits

« Après la mort de Staline, le Comité central du Parti a commencé à mettre en oeuvre une politique d’explications concises et conséquentes du caractère intolérable et étranger à l’esprit du marxisme-léninisme de la glorification d’un individu, de son élévation au rang de surhomme doté de qualités surnaturelles comparables à celles d’un dieu (…)

Tout le monde ne saisit pas encore complètement les conséquences pratiques qui ont résulté du culte de l’individu, le grave préjudice causé par la violation du principe de la direction collective du Parti. Tout le monde ne comprend pas encore complètement ce qui a résulté de l’accumulation d’un pouvoir immense et illimité entre les mains d’une seule personne. Aussi le Comité central du Parti considère-t-il qu’il est absolument nécessaire de porter à la connaissance du XXe congrès du Parti communiste de l’Union soviétique l’ensemble des documents relatifs à ces faits (…)

C’est Staline qui a conçu la notion d’ « ennemi du peuple ». Cette expression rendait automatiquement inutile d’établir la preuve des erreurs idéologiques de l’homme ou des hommes engagés dans une controverse; cette expression rendit possible l’utilisation de la répression la plus cruelle, en violation de toutes les normes de la légalité révolutionnaire, contre tous ceux qui, de quelque manière que ce soit, n’étaient pas d’accord avec lui, contre ceux qui étaient seulement suspects d’intentions hostiles, contre ceux qui avaient mauvaise réputation. Cette notion d’ « ennemi du peuple » supprimait en fait toute possibilité de lutte idéologique, toute possibilité de faire connaître son point de vue sur telle ou telle question même de caractère pratique. Pour l’essentiel, la seule preuve de culpabilité dont il était réellement fait usage, contre toutes les normes de la science juridique contemporaine, était la « confession » de l’accusé lui-même. Et, comme l’ont prouvé les enquêtes ultérieures, les « confessions » étaient obtenues au moyen de pressions physiques contre l’accusé.

Cela a conduit à des violations manifestes de la légalité révolutionnaire, et il en a résulté qu’un grand nombre de personnes parfaitement innocentes, qui dans le passé avaient défendu la ligne du Parti, furent victimes de la répression (…)

La commission a pris connaissance d’une grande quantité de pièces des archives du N. K.V. D. et d’autres documents et établi de nombreux faits relatifs à la fabrication de procès contre des communistes, à de fausses accusations, à de flagrants abus contre la légalité socialiste – qui eurent pour conséquence la mort d’innocents. Il est apparu avec évidence que de nombreux activistes du Parti, des soviets et de l’économie, qui avaient été traités d’  » ennemis  » en 1937- I938, ne furent jamais en fait ni des ennemis, ni des espions, ni des saboteurs, mais ont toujours été d’honnêtes communistes (…)

Il a été établi que des cent trente-neuf membres et suppléants du Comité central du Parti qui avaient été élus au XVIle Congrès, quatre-vingt-dix-huit avaient été arrêtés et fusillés, C’est-à-dire 70 %, (pour la plupart en 1937-1938). » (Indignation dans la salle.)


Enfin, après avoir évoqué la dernière période de la vie de Staline,  » la plus tragique  » selon lui, il appelle les délégués communistes à abolir à tout jamais le  » culte de la personnalité  » :

« Camarades, nous devons abolir le culte de la personnalité d’une manière décisive, une fois pour toutes. Nous devons tirer de cette période des conclusions appropriées concernant le travail idéologique, théorique et pratique.

Il est donc nécessaire, dans ce but :

Premièrement, de condamner et d’extirper, en bolcheviks, le culte de la personnalité parce qu’étranger au marxisme-léninisme et en désaccord avec les principes qui régissent la direction du Parti et les normes de la vie du Parti (…)

Il nous faut aussi mettre effectivement en pratique, dans tous les aspects de notre travail idéologique, les thèses les plus importantes de la science marxiste-léniniste relatives au peuple en tant que créateur de l’histoire et de toutes les valeurs matérielles et spirituelles de l’humanité (…)

A tous ces égards, nous serons obligés d’examiner d’une façon critique, d’un point de vue marxiste- léniniste, et de corriger les idées erronées et largement répandues qui procèdent du culte de la personnalité dans les domaines de l’histoire, de la philosophie, de l’économie et des autres sciences, ainsi que dans ceux de la littérature et des beaux-arts.

Deuxièmement, il faut poursuivre, d’une façon systématique et conséquente, le travail accompli par le Comité central du Parti au cours de ces dernières années; c’est-à-dire un travail caractérisé par l’observation minutieuse, dans toutes les organisations du Parti, de la base au sommet, des principes léninistes relatifs à la direction du Parti; caractérisé surtout par l’observation du principe essentiel de la direction collective; caractérisé également par l’observation des normes de la vie du Parti, telles qu’elles sont inscrites dans ses statuts; et caractérisé enfin par l’observation d’une large pratique de la critique et de l’autocritique.

Troisièmement, il faut remettre jusqu’au bout en vigueur les principes léninistes de la démocratie socialiste soviétique, tels qu’ils sont exprimés dans la Constitution de l’Union soviétique, et lutter contre l’autoritarisme des individus qui abuseraient de leur pouvoir. Il faudrait complètement réparer le mal résultant des violations de la légalité révolutionnaire socialiste accumulées pendant une longue période et suscitées par l’influence négative du culte de la personnalité (…)

Nous sommes absolument convaincus que notre Parti, armé des résolutions historiques du XXe congrès, mènera le peuple soviétique, en suivant la voie du léninisme, vers de nouveaux succès, vers de nouvelles victoires(Applaudissements tumultueux et prolongés.)
Vive l’étendard victorieux de notre Parti – le léninisme ! « (Applaudissements tumultueux et prolongés qui s’achèvent par une ovation. Tous se lèvent.)

Extrait de « Les mémoires de l’Europe », tome VI, l’Europe moderne, sous la direction de Jean-Pierre Vivet, édition Robert Laffont, Paris, 1973


Du même rapport, autres extraits

« C’est pendant la période 1936-1938 qu’est née la pratique de la répression massive au moyen de l’appareil gouvernemental, d’abord contre les ennemis du léninisme (…) depuis longtemps vaincus politiquement par le Parti et également ensuite contre de nombreux communistes honnêtes, contre les cadres du Parti qui avaient porté le lourd fardeau de la guerre civile et des premières et très difficiles années de l’industrialisation. (…)

Staline fut à l’origine de la conception de l’ «ennemi du peuple ». Ce terme rendit possible l’utilisation de la répression la plus cruelle contre quiconque n’était pas d’accord avec lui. (…) Il a été établi que des 139 membres et suppléants du Comité central du Parti qui avaient été élus au XVIIe Congrès, 98 avaient été arrêtés et fusillés, c’est-à-dire 70 % (pour la plupart en 1937-1938). (…)

Des conséquences très graves, surtout dans les premiers jours de la guerre, résultèrent de l’élimination par Staline de nombreux chefs militaires et de fonctionnaires politiques entre 1937 et 1941. Pendant ces années, la répression fut instituée contre certaines parties des cadres militaires, (…) allant jusqu’aux plus hautes sphères militaires. Les chefs qui avaient acquis une expérience militaire en Espagne et en Extrême-Orient furent presque tous liquidés.

Le culte de la personnalité a atteint de monstrueuses proportions, surtout en raison du fait que Staline (…) a encouragé la glorification de sa propre personne. Un des exemples les plus caractéristiques (…) est la publication, en 1948, de sa Biographie abrégée. Staline y est flatté et glorifié à l’égal d’un dieu et considéré comme un sage infaillible, « le plus grand des chefs », « le plus grand stratège de tous les temps ». (…)

N. KHROUCHTCHEV, Rapport secret du XXe congrès du PCUS, 25 février 1956

1) Quelle est la nature du plan adopté dans cet extrait du rapport secret ?

2) Relevez pour chaque période les « méfaits » de la politique suivie. Comment appelle-t-on le processus qui vise à ôter l’empreinte de Staline sur la vie politique ?


Autres extraits courts du rapport secret de N. Khrouchtchev lu devant les délégués du XXè Congrès du PCUS ( fevrier 1956).

« Staline n’agissait pas par persuasion, par explication et patiente collaboration avec autrui, mais en imposant ses idées et en exigeant une soumission absolue. Quiconque s’opposait à ses conceptions ou essayait d’expliquer son point de vue et l’exactitude de sa position était destiné à être retrancher de la collectivité dirigeante et, par la suite, « liquidé » moralement et physiquement. (…)

Staline fut à l’origine de la conception de « l’ennemi du peuple ». Ce terme rendit automatiquement inutile d’établir la preuve des erreurs idéologiques de l’homme ou des hommes engagés dans une controverse ; il rendit possible l’utilisation de la répression la plus cruelle, violant toutes les normes de la légalité révolutionnaire (…). Des arrestations et des déportations massives de plusieurs milliers de personnes, des exécutions sans procès et sans instruction normale, créèrent des conditions d’insécurité, de peur et même de désespoir (…).

Pratiquement, Staline ignorait les règles de la vie du parti et piétinait le principe léniniste de direction collective (…). Cette terreur était en fait dirigée, non pas contre les vestiges des classes exploiteuses vaincues, mais contre d’honnêtes travailleurs du Parti et de l’Etat soviétique ; on portait contre eux des accusations mensongères, diffamatoires et absurdes de « duplicité », d’ « espionnage », de « sabotage », de préparation de « complots » imaginaires, etc. Une grande partie de ces procès sont maintenant en cours de révision et un grand nombre d’entre-eux ont été classés comme entachés d’arbitraire et de faux.

Cité par M. Laran et J.L. Van Regemorter, « La Russie et l’ex-URSS », A. Colin, 1996.