Victor Hugo est sans doute la personnalité incarnant le mieux, à lui seul, le XIXème siècle.

Né le  (7 ventôse an X) à Besançon et mort le  à Paris, fils d’un général d’Empire, il est considéré comme l’un des plus importants écrivains de langue française. À 14 ans, il proclame dans l’un de ses journaux personnel : « Je veux être Chateaubriand ou rien ». À la fois poète, dramaturge, écrivain, romancier et dessinateur, il est aussi une personnalité politique et un intellectuel engagé dans des combats divers, allant de l’abolition de la peine de mort à la lutte contre la misère en passant par l’abolition du temps de travail des enfants. Le baron Louis Jacques Thénard, qui s’oppose à sa proposition de loi d’abaisser le temps de travail des enfants de 16 à 10 heures (!), lui inspire par la suite les Thénardier dans Les Misérables (1862) .

Mais Victor Hugo est aussi un fervent partisan de la laïcité et de la séparation de l’Église et de l’État comme le montre l’extrait de ce discours prononcé dans le contexte du vote de la loi Falloux qui a pour objectif avoué de faire une très large place à l’enseignement confessionnel catholique. Si Alfred de Falloux [1811-1886], catholique légitimiste, finit par démissionner du ministère de l’instruction publique et des cultes le , son projet est repris par son successeur Félix Esquirou de Parieu. Il est débattu à partir du 14 janvier 1850. Victor Hugo, pourtant élu du parti de l’Ordre, intervient le 15, en fin de journée, après plusieurs interventions dont celles d’Adolphe Thiers, de Jules Barthélémy-Saint-Hilaire et de Pierre-Louis Parisis, Évèque de Langres. Loin d’être hostile à la religion, il prend soin d’opérer une distinction fondamentale entre la libre croyance et l’importance du spirituel pour l’individu et l’instrumentalisation politique de la religion, en particulier sur le plan scolaire.


 

[…] L’instruction gratuite et obligatoire, obligatoire seulement au premier degré, gratuite à tous les degrés. (Nouvel assentiment à gauche.)

C’est le droit de l’enfant qui, ne vous y trompez pas, est plus sacré encore que le droit du père, et qui se confond avec le droit de l’État.

Voici donc, selon moi, le but auquel il faut tendre dans un temps donné : instruction gratuite et obligatoire dans la mesure que je viens de marquer ; un immense enseignement public donné et réglé par l’État, partant de l’école de village, et montant de degré en degré jusqu’au collège de France, plus haut encore, jusqu’à l’institut de France ; les portes de la science toutes grandes ouvertes à toutes les intelligences. (Vive approbation à gauche.)

Partout où il y a un esprit, partout où il y a un champ, qu’il y ait un livre ! Pas une commune sans une école ! Pas une ville sans un collège ! Pas un chef-lieu sans une faculté ! Un vaste ensemble, ou, pour mieux dire, un vaste réseau d’ateliers intellectuels, gymnases, lycées, collèges, chaires, bibliothèques … (rires à droite et au centre.–Approbation à gauche), gymnases, lycées, collèges, chaires, bibliothèques… […] J’ai dit quel était le but à atteindre, j’ajoute qu’il faut que la France entière présente un vaste réseau ensemble, ou, pour mieux dire, un vaste réseau d’ateliers intellectuels : gymnases, lycées, collèges, chaires, bibliothèques, échauffant partout l’évocation, éveillant partout les aptitudes. En un mot, je veux que l’échelle de la science soit fermement dressée par les mains de l’État, posée dans l’ombre des masses les plus sombres et les plus obscures, et aboutissent la lumière ; je veux qu’il n’y ait aucune solution de continuité et que le cœur du peuple soit mis en communion avec le cerveau de la France. (Approbation à gauche.–Exclamations ironiques à droite.) Voilà comment je comprends l’instruction.

Je le répète, c’est le but auquel il faut tendre ; mais ne vous en troublez pas, vous n’êtes pas prêts de l’atteindre. La solution du problème contient une question financière considérable comme tous les autres problèmes sociaux de notre temps ; ce but, il était nécessaire de l’indiquer, car il faut toujours dire où l’on tend. Si l’heure n’était pas aussi avancée, je développerai devant vous les innombrables points de vue qu’ils présentent, et les interrupteurs eux-mêmes seraient obligés de s’arrêter devant la grandeur d’un tel but national.

De toutes parts. Parlez ! Parlez !

Victor Hugo – Je veux ménager les instants de l’assemblée… (Parlez ! Parlez !) Je circonscris le sujet, et j’aborde immédiatement la question dans sa réalité positive actuelle ; je la prends où elle en est aujourd’hui, au point où la raison publique d’une part, et les événements d’autre part, l’ont amené.

Et bien, messieurs, à ce point de vue restreint, les pratiques de la situation actuelle, je veux, je le déclare, la liberté de l’enseignement ; mais je veux la surveillance de l’État ; et comme je veux cette surveillance effective, je veux l’état laïque, purement laïque, exclusivement laïque. L’honorable M.Guizot l’a dit avant moi dans les assemblées : l’État, en matière d’enseignement, ne peut être autre chose que laïque. Je veux donc la liberté d’enseignement sous la surveillance de l’État, et je n’admets, pour personnifier l’État dans cette surveillance si délicate et si difficile, qui exige toutes les forces vives du pays, je n’admets que des hommes appartenant sans doute aux carrières les plus graves, mais n’ayant aucun intérêt, soit de conscience, soit de politique, distincte de l’unité nationale.

À gauche. C’est cela ! Très bien !

Si vous dire que je n’introduis, soit de dans le conseil supérieur de surveillance soit dans les conseils secondaires, ni évêques, ni délégués d’évêques. (Nouvel assentiment à gauche.)

J’entends maintenir, quant à moi, cette antique et salutaire séparation de l’Église et de l’État, qui était la sagesse de nos pères, et cela, dans l’intérêt de l’Église comme dans l’intérêt de l’État. […]

Messieurs, je m’explique. Loin que je veuille proscrire l’enseignement religieux, entendez-vous bien, il est selon moi plus nécessaire aujourd’hui qui n’a jamais été. […]

Eh bien, jusqu’au jour où cette liberté complète de l’enseignement pourra être établie à côté de l’enseignement gratuit de l’État, jusqu’à ce jour-là, je veux l’enseignement de l’Église, mais je veux l’enseignement de l’Église au dedans de l’Église et non au dehors. Surtout je considère comme une dérision de faire surveiller au nom de l’État, par le clergé l’enseignement du clergé? je veux, je le répète et je le résume en un mot ce que voulaient nos pères : l’Église chez elle et l’État chez lui.

[…]

Je m’adresse au parti qui a, sinon rédigé, ou du moins inspiré le projet de loi à ce parti à la fois éteint et ardent, au parti clérical. Je ne sais pas s’il est dans le gouvernement, je ne sais pas s’il est dans l’assemblée, je le sens un peu partout. (Rire général), et comme il a l’oreille fine, il m’entendra. (Nouveaux rires.)

Je m’adresse donc au parti clérical et je lui dis : cette loi est votre loi. Je me défie de vous ; instruire c’est construire ; je me défie de ce que vous construisez. Je ne veux pas vous confier l’enseignement de la jeunesse, l’âme des enfants, le développement des intelligences neuves qui s’ouvrent à la vie, l’esprit des générations nouvelles, c’est-à-dire l’avenir de la France. Je ne veux pas vous confier l’avenir de la France, parce que vous le confiez, ce serait vous le livrer […] voilà pourquoi, hommes du parti clérical, je ne veux ni de votre main, ni de votre souffle sur elle ; je ne veux pas ce qui a été fait par nos pères soit défait par vous. Après cette gloire, je ne veux pas de cette honte !!! Votre loi est une loi qui a un masque. Elle dit une chose et elle en fait une autre. C’est une pensée d’asservissement qui prend les allures de la liberté c’est une confiscation intitulée donation. Je n’en veux pas. Du reste, c’est votre habitude : toutes les fois que vous forgez une chaîne vous dites : Liberté (nombreux rires à gauche.) Toutes les fois que vous faites une proscription, vous criez : Voilà une amnistie (vives ovations à gauche).

[…]

Vous êtes non les croyants, mais les sectaires d’une religion que vous ne comprenez pas (A gauche : très bien !  A droite : oh ! oh !) Cessez de mêler l’Église à vos affaires, à vos stratégies, à vos combinaisons, à vos doctrines, à vos ambitions. Ne l’appelez pas votre mère pour en faire votre servante. […]

Victor Hugo, intervention lors de la séance du mardi 15 janvier 1850, le Moniteur Universel, journal officiel de la République Française, mercredi 16 janvier 1850, extraits page 172