Nouvel ordre mondial

Le 2 août 1990, l’Irak de Saddam Hussein envahit le Koweït…

«

[…] Nous nous trouvons aujourd’hui à un moment exceptionnel et extraordinaire. La crise dans le golfe Persique, malgré sa gravité, offre une occasion rare pour s’orienter vers une période historique de coopération. De cette période difficile […] un nouvel ordre mondial peut voir le jour : une nouvelle ère, moins menacée par la terreur, plus forte dans la recherche de la justice et plus sûre dans la quête de la paix. Une ère où tous les pays du monde, qu’ils soient à l’Est ou à l’Ouest, au Nord ou au Sud, peuvent prospérer et vivre en harmonie. Une centaine de générations [a] cherché cette voie insaisissable qui mène à la paix, tandis qu’un millier de guerres [a] fait rage à travers l’histoire de l’homme. Aujourd’hui, ce nouveau monde cherche à naître. Un monde tout à fait différent de celui que nous avons connu. Un monde où la primauté du droit remplace la loi de la jungle. Un monde où les États reconnaissent la responsabilité commune de garantir la liberté et la justice. Un monde où les forts respectent les droits des plus faibles […]

Les autres dirigeants d’Europe, ceux du Golfe et d’autres parties du monde comprennent que la façon dont nous résoudrons cette crise aujourd’hui pourrait façonner l’avenir des générations futures. L’épreuve à laquelle nous faisons face est importante, comme le sont les enjeux. Il s’agit du premier assaut contre le nouveau monde que nous recherchons, le premier test de notre détermination. Si nous n’avions pas réagi de manière décisive à cette première provocation, si nous n’avions pas continué [à] faire preuve de fermeté, ce serait un signal donné aux tyrans actuels et potentiels du monde entier.

  • Les États-Unis et le monde doivent défendre leurs intérêts communs vitaux. Et ils le feront.
  • Les États-Unis et le monde doivent soutenir la primauté du droit. Et ils le feront.
  • Les États-Unis et le monde doivent se dresser contre l’agression. Et ils le feront.
  • Et une dernière chose : dans la poursuite de ces objectifs, les États-Unis ne se laisseront pas intimider […]
  • Les récents événements ont certainement montré qu’il n’existe pas de substitut au leadership américain. Face à la tyrannie, que personne ne doute de la crédibilité et du sérieux des États-Unis. Que personne ne doute de notre détermination. Nous défendrons nos amis […] »

George BUSH, « Discours précédant une session commune du Congrès relative à la crise du Golfe persique et au déficit du budget fédéral », 11 septembre 1990, publié et traduit en partie in http://www.monde-diplomatique.fr/cahier/irak/posusa01 [consultée le 30 mars 2012].

Ce texte est la première énonciation du concept géopolitique de « Nouvel ordre mondial ».

Voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Nouvel_ordre_mondial

L’automne 1990 verra l’opération Bouclier du désert sécuriser l’Arabie saoudite.

La libération du Koweït (Tempête du désert) commence le 16 janvier 1991 par des bombardements aériens : l’opération terrestre dite des 100 heures commence le 24 février et se terminera le 28 février 1991 par la défaite de l’Irak.

Manipuler et contrôler

Jour après jour, durant la guerre du Golfe, des centaines de « gardiens » des médias, « politiquement sûrs », ont transformé les États-Unis en société contrôlée et désinformée. Leur mission de manipulation de l’information et des images a pleinement réussi.

« Depuis presque un demi-siècle, directeurs de journaux et responsables gouvernementaux américains font la leçon au monde entier sur les vertus de la liberté de presse et de la libre circulation de l’information, et sur la nécessité d’éviter toute mainmise officielle sur les systèmes d’information.

Comment ces grands principes ont-ils été appliqués au cours des mois qui ont suivi l’invasion du Koweït en août 1990 ? Les matériaux ne manques pas pour se faire une opinion. Et les quelques échantillons qui suivent mettent parfaitement à nu les pratiques des médias pendant cette période. On constate que la guerre du Golfe n’a pas seulement servi de laboratoire grandeur nature pour évaluer les performances des armements sophistiqués accumulés par le Pentagone ; elle a aussi fourni une occasion spectaculaire pour la mise en œuvre des techniques de manipulation et de contrôle de l’information et de l’opinion.

Avec le recul, il faut reconnaître que le remarquable contrôle des consciences des Américains pendant et après la guerre constitue, en matière de manipulation des esprits, une réussite encore plus impressionnante que la rapide victoire militaire. Après tout, l’Irak ne compte que dix-huit millions d’habitants. C’est essentiellement une société pauvre, relativement peu industrialisée, qui disposa temporairement d’un arsenal de forte taille. On pouvait donc s’attendre à sa capitulation rapide devant des forces bien supérieures aux siennes.

Mais l’assaut informationnel contre le peuple américain est une affaire tout à fait différente. Cette « société de l’information », capable des plus étonnantes prouesses pour mettre instantanément l’information à la disposition de toute la population, a-t-elle été à la hauteur ? En fait, une vérité simple s’est imposée : les technologies les plus éblouissantes non seulement ne remplacent pas mais, au contraire, peuvent dissimuler les faits concrets les plus élémentaires.

Car les États-Unis, malgré leurs énormes appareils médiatiques, fonctionnant avec des technologies dernier cri, ont été aussi fermés que peut l’être une société contrôlée, l’opinion publique subissant la version officielle de la politique de guerre. Comme le faisait remarquer un journaliste après la fin du conflit : « Bush et les militaires ont si bien réussi à contrôler l’information qu’ils ont pu dire à l’opinion uniquement ce qu’ils voulaient qu’elle sache. Pis encore, la presse et le public ont largement accepté que soient seulement publiées des informations sélectionnées ».

Le principal théâtre de la guerre de l’information fut la télévision, la presse écrite constituant un front secondaire moins bien protégé. Le mécanisme de contrôle y fonctionna grâce à une étonnante coordination volontaire de centaines de « gardiens » des médias (rédacteurs en chef, présentateurs, animateurs de variétés, chroniqueurs sportifs, responsables de programmes faisant intervenir leurs invités en direct), qui réussirent à présenter le conflit comme « une combinaison de Lawrence d’Arabie et de la guerre des étoiles », selon les propres termes de M. Michael Deaver, secrétaire général adjoint de la Maison blanche.

Pour y parvenir, les efforts ne furent pas ménagés. Seuls apparurent sur les écrans les visages d’un tout petit nombre de personnalités. Jour après jour, commentaires sur la crise et la guerre furent circonscrits aux questions militaires. Les généraux en retraite entamèrent de nouvelles carrières de consultants et, lorsque les civils eurent droit à la parole, il s’agissait d’experts politiquement « sûrs » ou de personnalités de Washington appartenant au cœur de l’establishment.

Un encadrement militaire de l’information

Le déficit d’information de l’opinion américaine se mesure aussi à ce qui ne fut pas dit à la télévision, l’omission la plus importante étant celle des entretiens entre M. Saddam Hussein et l’ambassadrice April Glaspie au cours desquels, selon la transcription publiée par Bagdad, la diplomate aurait affirmé que les États-Unis étaient indifférents à la querelle Irak-Koweït, qu’ils considéraient comme un problème interne au monde arabe. Sept mois plus tard, Mme Glaspie affirmait que cette transcription avait été maquillée. Mais que faisaient les médias pendant cette période ? En fait, Mme Glaspie était bien à Washington mais avec des ordres stricts de ne pas ouvrir la bouche devant les journalistes. Ces mêmes journalistes, qui ne posèrent aucun problème, éthique ou autre, lorsqu’ils faisaient le siège de la résidence de l’ancien sénateur Gary Hart pour lui arracher un entretien sur une liaison de week-end, se révélèrent soudain incapables de mettre la main sur un ambassadeur des Etats-Unis présent dans la capitale. Lorsque Mme Glaspie fit sa réapparition, le 20 mars 1991, pour tenir un discours qui ne convainquit personne, les membres du Congrès la traitèrent avec déférence et ne lui posèrent aucune question embarrassante.

La manifestation pacifiste du 26 janvier 1991 à Washington « la plus importante sans doute qui a jamais eu lieu en hiver », n’eut droit qu’à quatre secondes sur la chaîne CBS. M. Nader fit également remarquer qu’ « un membre chevronné du Congrès, le représentant Henry Gonzalez, président de la commission bancaire de la Chambre, déposa une résolution de mise en accusation de Bush mais fut virtuellement interdit d’antenne ». M. Jesse Jackson ne fut guère mieux traité. Bien que, selon ses déclarations, il eût parlé à M. Saddam Hussein pendant six heures, dont deux enregistrées, et qu’il eût discuté avec M. Tarek Aziz plus longtemps que tout Américain avant lui – près de dix heures – aucune chaîne de télévision ne le sollicita pour un entretien sérieux.

Au moins la censure militaire sur le front fut plus directe : au Pentagone de décider ce qui pouvait ou non être dit. Au point que plusieurs publications n’appartenant pas à l’establishment (The Nation, In These Times, The Guardian, Harper’s, The Progressive, L.A. Weekly, etc.) entamèrent une procédure contre le gouvernement sous la bannière du Centre pour les droits constitutionnels, mais la guerre se termina avant que l’affaire soit venue devant les tribunaux.

Pendant que les bombardements et la guerre terrestre étaient en cours, les écrans de télévision ne montraient pratiquement que les briefings du Pentagone, les images fournies par le Pentagone et les informations censurées par le Pentagone. Au point que l’un des correspondants de Newsweek, lui-même ancien combattant décoré, put écrire : « J’ai eu davantage de fusils pointés vers moi par les Américains et les Saoudiens en train de contrôler la presse que pendant toutes mes années de guerre ».

Certains ont pu dire que cet encadrement militaire de l’information n’était pas nécessaire, tant à à quelques exceptions près – les médias pratiquèrent l’autocensure à fond. Par exemple dans la couverture de l’opinion étrangère. Les voix non américaines appelées à compléter les propos des généraux et des experts firent l’objet d’une sélection tout aussi rigoureuse. M John Major, le premier ministre britannique, fut l’interlocuteur préféré pour tous les développements qui semblaient nécessiter un commentaire de l’étranger. Le cas échéant, M. François Mitterrand ou un dirigeant allemand sympathisant furent appelés à la rescousse pour confirmer que la guerre était réellement l’affaire de tous.

En quelques rares occasions, les Jordaniens et le roi Hussein reçurent un minimum d’attention. Leurs opinions furent utilisées pour démontrer que les Palestiniens – qui représentent la moitié du royaume hachémite – étaient des partisans d’un Saddam Hussein diabolisé et que, par conséquent, les Jordaniens méritaient un traitement identique à celui réservé à l’Irak. Une façon de renforcer la couverture remarquablement favorable et exempte de toute question gênante de l’attitude israélienne.

C’est un véritable cocon qui fut tissé autour de la conscience américaine : une présentation rigoureuse de la préparation de la guerre, puis des bombardements et des combats terrestres, n’était certainement pas hors de portée d’entreprises de communication dont les budgets se chiffrent en milliards de dollars, mais elle n’entrait visiblement pas dans leurs intentions. Par exemple, un placard publicitaire payant fut publié le 18 mars 1991 dans le New York Times, donc plusieurs semaines après la fin de la guerre, par un groupe de citoyens japonais. Le lecteur put ainsi apprendre – témoignages de manifestations et protestations en tout genre à l’appui – que l’opinion japonaise avait été très hostile au conflit, ce que les médias avaient soigneusement occulté. Et le Japon n’est pas un petit État du tiers-monde […]

S’en tenir à la version officielle

Si insuffisante qu’elle a été, la couverture de la crise et de la guerre par la presse écrite ne saurait être comparée au déplorable travail effectué par les grands networks et CNN, qui s’en tinrent à la version gouvernementale des événements. Bien qu’un nombre relativement important de personnalités d’autres pays ont pu y être entendues. CNN – à l’exception de son unique correspondant resté à Bagdad – ne fut pas très sensiblement différente des autres chaînes de télévisions. L’exclusion des voix dissidentes et des informations n’entrant pas dans les vues du gouvernement y fut cependant moins flagrante.

Ce que la télévision, sous la vigilante supervision de la Maison Blanche, du Pentagone et de ses propres responsables, a produit, c’est, pour reprendre les termes du New Yorker, « une nation souffrant d’un accès prolongé de scotomisation », d’une fermeture du champ visuel. « Il nous vient à peine à l’idée d’imaginer ce que les Irakiens ont enduré et ce qu’ils devront endurer dans les mois à venir ».

Le président des États-Unis n’a pas la même vision des choses. Faisant l’éloge de la couverture des événements du Golfe, M. George Bush affirma que « la presse avait gardé les oreilles et les yeux ouverts pendant la guerre ». Apparemment, l’opinion américaine est de cet avis : un sondage commandité par le Los Angeles Times révèle que « deux institutions sont sorties grandies significativement de la guerre : les militaires et les télévisions. 73% des Américains considèrent que les journalistes de la télévision creusèrent davantage les faits que leurs confrères de la presse écrite ». Mission pleinement accomplie pour les manipulateurs de l’information et des images. »

Herbert I. Schiller, « Manipuler et contrôler les cœurs et les esprits », in Le Monde diplomatique : Médias, mensonges et démocratie, numéro spécial, février 1992, p. 18-21.