« La résistance avait masqué la lutte des classes. En même temps que le nazisme, il semblait que la réaction eût été politiquement liquidée ; de la bourgeoisie, seule participait à la vie publique la fraction ralliée à la Résistance et elle acceptait la charte du C.N.R. De leur côté, les communistes soutenaient le gouvernement d' »unanimité nationale ». (…) Personne ne parlait de revenir en arrière : et dans leur marche en avant, réformistes et révolutionnaires empruntaient les mêmes chemins. Dans ce climat, toutes les oppositions s’estompaient. Que Camus fût hostile aux communistes, c’était un trait subjectif de médiocre importance puisque, luttant pour faire appliquer la charte du C.N.R., son journal défendait les mêmes positions qu’eux : Sartre, sympathisant avec le PC, approuvait cependant la ligne de Combat au point qu’il en écrivit une fois l’éditorial. Gaullistes, communistes, catholiques, marxistes, fraternisaient. Dans tous les journaux s’exprimait une pensée commune. Sartre donnait une interview à Carrefour. Mauriac écrivait dans les Lettres françaises ; nous chantions tous en choeur la chanson des lendemains. »

in S. de Beauvoir, La Force des choses, t.1, Gallimard, 1963.

Paris au lendemain de la Libération.

Arrivé quelques jours après les troupes françaises et alliées dans la capitale, Pierre Mendès France décrit la situation matérielle de Paris dans une lettre à sa femme, du 11 septembre 1944.

« La vie ici est extraordinaire. Pas d’électricité, pas de gaz, dans certains quartiers pas d’eau, pas de charbon, pas de métro, d’autobus, de taxis, d’essence. Pas de chauffage (il fait déjà un peu froid) ni d’ascenseur nulle part, pas de cinéma, ni de spectacles, ni de trains. C’est vraiment extraordinaire, les gens prennent ça très bien. On ne travaille pas (les mines n’ont ni charbon, ni électricité, ni matières premières, etc.). J’oubliais, pas de postes. Le téléphone marche, c’est tout, alors les gens en usent largement. De même des bicyclettes. Il y en a des milliers qui défilent dans les rues sans arrêt (…). Tu as dû apprendre qu’une fois de plus je n’ai pas pu me dégager du gouvernement. On m’a même donné une sorte d’avancement puisque je « chapeaute » maintenant trois ministères (avec le mien, ça fait quatre !). Cela ne m’enchante guère pour mille raisons que tu connais et parce qu’au fond je voulais m’arrêter quelques mois et réunir enfin notre famille (…).

Il n’y a plus à Paris personne de ceux que nous voyions et connaissions autrefois. Personne de ta famille, de la mienne, seulement les Chauvin (…). Gaston Maurice déporté, Jean Schwab prisonnier, Suzanne disparue, etc. C’est un désert, quelle tristesse. »

Cité par Eric Roussel. Pierre Mendès France. Paris, Gallimard, 2007, p. 169.