Le premier document est un extrait de manuel de géographie de 1937. Il permet de faire comprendre aux élèves que tout, y compris leur propre manuel, a vocation à devenir objet d’histoire. Il montre également la difficulté d’un discours pédagogique coincé entre la nécessaire exigence scientifique et l’hypothétique recherche d’un discours du juste milieu, acceptable par l’opinion ou la classe. Le fait est, qu’en 1937, aucun historien, statisticien, sociologue, policier ou travailleur social ne produisait un discours scientifique sur l’immigration. L’enseignement du XXIe siècle n’a pas cette excuse. Parallèlement au programme de géographie, le document permet d’abord un travail sur la permanence relative de la répartition des étrangers en France. Il offre la possibilité de constater une autre tendance séculaire : le discours sur la réticence à l’assimilation, ici appliqué aux Italiens du présent comme si on avait oublié le terrible sort fait aux italiens des années 1890.
H. Boucau, A Leiritz, Géographie : la France et ses colonies, 3e, École primaire supérieure, Hatier, 1937
H. Boucau, A Leiritz, Géographie : la France et ses colonies, 3e, École primaire supérieure, Hatier, 1937

Les Italiens deviendraient-ils plus réfractaires à l’assimilation ?

«Les étrangers en France

La main d’œuvre nationale est insuffisante pour la mise en valeur de nos richesses industrielles ou agricoles. Il a donc fallu faire appel à l’extérieur. Le nombre des étrangers est très fort : 2 453 507, soit 5,8 % de la population totale et 6,2 % du chiffre des Français.
Les étrangers forment des masses considérables dans : la région parisienne, les départements provençaux, l’Aquitaine, le Bas-Languedoc. Dans les Alpes-maritimes et les Bouches-du-Rhône, ils forment plus du cinquième de la population […] Le groupe le plus important est celui des Italiens (710 000 environ soit 29 % du total des étrangers), sur la côte provençale, dans les régions industrielles (Lorraine et région parisienne surtout) et dans l’Aquitaine. Les Polonais (400 000, 16 %) dans l’industrie houillère et la grande culture du Nord et du Pas-de-Calais, où ils vivent avec leur clergé, leurs instituteurs, leur journaux, dans des cités ouvrières qui sont de vrais villages polonais. Les Espagnols (305 000), dans les pays languedocien et aquitain, surtout, sont carriers, manœuvres, et marchands de comestibles.
Les Belges (environ 210 000), nombreux dans le Nord et le Pas-de-Calais, comme agriculteurs, ouvriers d’industrie. Beaucoup viennent seulement pour la moisson, l’arrachage des betteraves. Certains viennent chaque jour travailler dans les usines proches de la frontière et rentrent le soir en Belgique […]
Avant la guerre, beaucoup de ces immigrants, ou tout au moins leurs enfants, s’assimilaient ou devenaient des Français. Mais maintenant, les nouveaux venus semblent plus réfractaires à l’assimilation, à cause des différences considérables de langage ou de mœurs et parce que certains pays, l’Italie par exemple, s’efforcent de maintenir vivaces chez leurs émigrants, le souvenir et l’amour de la patrie quittée.»

H. Boucau, A Leiritz, Géographie : la France et ses colonies, 3e, École primaire supérieureL’EPS était le collège des bons élèves de primaire qui n’envisageaient pas de poursuivre du petit lycée (le collège) au lycée., Hatier, 1937, cité dans Dominique Chathuant, « L’histoire de l’immigration, c’est de l’histoire de France : 10 propositions pour la classe », Bulletin de liaison des professeurs d’histoire-géographie de l’Académie de Reims, n°37, février 2008.


  • 1. Quelle est la nature du document ? Représente-t-il un point de vue polémique ou une norme communément admise ?
  • 2. Quelle raison explique la présence d’étrangers ? Quel groupe est le plus important ?
  • 3. Quelles sont, selon les auteurs, les caractéristiques des différents groupes ?
  • 4. La description donne-t-elle l’image d’immigrés intégrés ? L’intégration paraît-elle possible aux auteurs ?
  • 5. Quel commentaire peut-on formuler sur l’accueil des Italiens avant-guerre ?
  • 6. Quelles traditions religieuses sont majoritaires chez les Italiens et les Polonais ?

Les Polonais inassimilables ?

Expulsion de mineurs polonais en 1934, La Documentation photographique, 1986
Expulsion de mineurs polonais en 1934, La Documentation photographique, 1986

«Les Polonais travaillant aux mines, vivant en groupe, n’ont que peu ou pas de rapports avec nos ressortissants. Loin de les rechercher, ils s’efforcent de vivre uniquement entre eux, encouragés en cela par leurs ministres du culte et par leurs autorités consulaires elles-mêmes […] Quelle est l’aptitude de l’immigrant polonais à s’assimiler ? La réponse est nette : aucune, quant au présent du moins ; j’ai dit plus haut que le Polonais ne recherchait pas la compagnie de l’ouvrier français. Cette observation se vérifie même durant les heures de travail. Au fond de la mine comme sur le carreau ou à l’atelier, un mur invisible les sépare. Á l’issue de la journée, chacun s’en va de son côté. L’estaminetLe bistrot. ne les rapproche même pas, non plus que le sport.»

«Rapport du préfet du Pas-de-Calais, 11 octobre 1929», cité par Janine Ponty, Polonais méconnus, Publications de la Sorbonne, 1988.


  • 1. Quelle est la religion majoritaire chez les Polonais ? Les protège-t-elle de la xénophobie ?
  • 2. En relevant soigneusement les références de deux ou trois sources, effectuez une recherche documentaire sur Raymond Kopa (Raymond Kopaszewski), né à Nœud-les-Mines en 1931. Peut-on affirmer que le sport n’a joué aucun rôle ?

A la Chambre en 1936 – Les charges des étrangers hospitalisés – Paris abandonné par les étrangers riches

Édouard Frédéric-Dupont, détail d'une photographie de 1954 http://www.parisenimages.fr/Chambre des députés – séance du 6 novembre 1936 – La discussion porte sur le mode de financement des hôpitaux publics. Édouard Frédéric-DupontÉdouard Frédéric-Dupont (1902-1995) : député de Paris, membre de la la Fédération républicaine, groupe conservateur représenté à la Chambre par le groupe de l’Union républicaine démocratique de Louis Marin (URD). Surnommé «le député des concierges» ou «Dupont des loges», il se présente après guerre sous diverses étiquettes et alliances : Parti républicain de la liberté (1946), RPF (1947), Centre national des indépendants, CNI (devenu CNIP), Républicain indépendant (1973), FN (1986), RPR (1988). Frédéric-Dupont réussi ainsi à débuter comme l’un des plusjeunes députés de France et finit doyen d’âge présidant à ce titre la première séance de l’Assemblée nationale qui inaugura la première cohabitation en mars 1986. Le PRL et le CNI étaient perçus à leur époque comme « modérés », terme préféré au terme « droite ». Le CNIP s’orienta par la suite vers l’extrême-droite. Les RI furent qualifiés de « modérés » dans les années 1960 jusqu’à ce que le terme soit remplacé par «centrisme» ou «centre-droit». Le RPF et le RPR représentent différentes phases du gaullisme. Le FN est classé à l’extrême-droite par les historiens. propose un amendement faisant supporter à l’État, plutôt qu’aux communes, la charge de l’hospitalisation des étrangersNe pas confondre « Chambre des députés » et « Assemblée nationale ». Aucune « Assemble nationale » n’est réunie en 1936 ou 1937..

  • «M. Frédéric-Dupont – Mon amendement a pour objet de régler la grave question de l’hospitalisation des étrangers, actuellement à la charge des communes. Cette situation a, de tout temps, présenté de très graves inconvénients, mais elle en présente de plus graves encore aujourd’hui du fait de l’afflux des réfugiés étrangers en France et de leur inégale répartition sur le territoire national. Ainsi […] la ville de Paris […] supporte chaque année la charge de 500 000 journées gratuites d’hospitalisation d’étrangers, soit une dépense de 20 millions. C’est injuste et illogique, parce que ces frais résultent de l’application de conventions internationales passées par l’État. Il est naturel que l’État en subisse les conséquences […]
  • M. le ministre de la Santé publiqueHenri Sellier, maire SFIO de Suresnes. – […] Je sais que pour certains départements, les frais de séjour des étrangers dans les hôpitaux sont élevés, mais je fais observer par contre que les mêmes collectivités bénéficient de la faculté contributive des étrangers et de l’élément de prospérité économique qu’ils constituent […] Il y a un département en France qui, de beaucoup, est le plus chargé par l’hospitalisation des étrangers, et ce département est celui de France dans lequel les dépenses d’assistance […] sont les plus faibles !
  • M. Frédéric-Dupont – […] Je n’accepte pas (l’)argument sur la contrepartie que représentent les impôts payés par les étrangers vivant à Paris. Il est établi que les familles riches abandonnent de plus en plus notre capitale […] En tout cas, si de riches familles étrangères laissaient durant ces dernières années des ressources sérieuses dans les caisses de la ville de Paris, il n’en reste presque plus aujourd’hui. Par contre les ouvriers étrangers restent à Paris […] »

JORF, Débats, Chambre des députés, 6 novembre 1936, p. 2955-2956


  • 1. Expliquez sans paraphrase l’argumentation du député. Expliquez ce qu’il entend par « inégale répartition sur le territoire national ».
  • 2. Quelles sont ses craintes à terme ?
  • 3. Expliquez sans paraphrase la réponse du ministre.
  • 4. Au delà de la question de l’hospitalisation, quel courant d’opinion apparaît dans cette discussion ?