1 texte, 2 pages A4

Thucydide, La guerre du Péloponnèse, Vème s. av. J. C., introduction

L’historien grec Thucydide a décrit ses méthodes pour raconter l’histoire de la Guerre du Péloponnèse (I, 22). Il était général dans l’armée athénienne au début du conflit, mais, exilé de la cité suite à une défaite en 424, il s’est mis à écrire l’histoire de la guerre qui se déroulait.

 » Encore ceci : d’abord tout ce que chacun a prononcé sous forme de discours soit au moment d’engager le combat soit quand il était déjà dans l’action, il m’était difficile de rappeler avec exactitude même les paroles prononcées, celles que j’avais moi-même entendues, mais difficile aussi pour ceux qui m’en informaient, de n’importe quelle source ; mais c’est comme chacun, me semblait-il, aurait dit chaque fois ce qui convenait le mieux sur la situation du moment, en me tenant le plus près possible du sens total des paroles véritablement prononcées, voilà comment les discours ont été faits [= comment Thucydide lui-même les a mis par écrit].

Quand aux actions qui ont été commises dans la guerre, ce n’est pas en me renseignant auprès du premier venu ni selon ce qu’il me semblait que j’ai prétendu les inscrire, mais ce sont celles auxquelles j’étais moi-même présent et j’ai abordé chacune en recourant à autrui, avec toute l’exactitude possible.

Il fallait de la peine pour les trouver, car les témoins de chaque action ne disaient pas la même chose sur les mêmes actions, leurs paroles dépendaient de leur parti pris ou de leur mémoire.

Et pour l’audition, peut-être le manque de mythe dans les faits paraîtra-il plus désagréable ; mais pour tous ceux qui voudront examiner ce qu’il y a de clair dans les faits passés et, dans les faits qui doivent être un jour à nouveau les mêmes ou proches, en vertu de la condition humaine, eh bien juger utiles les faits sera suffisant. Ce qui est composé ici, c’est un acquis pour toujours, plutôt qu’un morceau à écouter sur le moment dans un concours.  »

traduction Michel Casevitz, dans « L’Histoire d’Homère à Augustin », éd. Seuil, Points, essais no 388, 1999, pp.82-83.

Autre traduction moins littérale (meilleure) du même texte…

« En ce qui concerne les discours que les uns ou les autres ont prononcés à la veille de la rupture ou au cours des hostilités, il était difficile d’en donner le texte exact, aussi bien pour moi, lorsque je les avais personnellement entendus, que pour ceux qui me les rapportaient de telle ou telle provenance. J’ai prêté aux orateurs les paroles qui me paraissaient les mieux appropriées aux diverses situations où ils se trouvaient, tout en m’attachant à respecter autant que possible l’esprit des propos qu’ils ont réellement tenus.

Quant aux actions accomplies au cours de cette guerre, j’ai évité de prendre mes informations du premier venu et de me fier à mes impressions personnelles. Tant au sujet des faits dont j’ai moi-même été témoin que pour ceux qui m’ont été rapportés par autrui, j’ai procédé chaque fois à des vérifications aussi scrupuleuses que possible. Ce ne fut pas un travail facile, car il se trouvait dans chaque cas que les témoins d’un même événement en donnaient des relations discordantes, variant selon les sympathies qu’ils éprouvaient pour l’un ou l’autre camp ou selon leur mémoire.

Il se peut que le public trouve peu de charme à ce récit dépourvu de romanesque. [= « dépourvu de mythes »] Je m’estimerai pourtant satisfait s’il est jugé utile par ceux qui voudront voir clair dans les événements du passé, comme dans ceux, semblables ou similaires, que la nature humaine nous réserve dans l’avenir. Plutôt qu’un morceau d’apparat composé pour l’auditoire d’un moment [= « pour un concours »], c’est un capital impérissable [= « un acquis pour toujours »] qu’on trouvera ici. »

traduction Denis Roussel, dans « Hérodote – Thucydide, Oeuvres complètes », éd. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1965, p. 706.