Les « Trente glorieuses » en France vues par de Gaulle

« Mon gouvernement (…) s’efforce aussi de devancer le développement économique et déploie pour l’équipement national un effort auquel dans le passé ne se compare aucun autre. Cet effort, il le consacre à soutenir des espoirs nouveaux. Ainsi des sources d’énergie : gaz de Lacq dont la production est portée à quatre milliards de m3 par an et la distribution organisée sur tout le territoire ; hydrocarbures d’Algérie (…) centrales atomiques de Marcoule et de Chinon qui commencent à produire de l’électricité. (…) Ainsi du Centre d’études spatiales, qui s’établit à Brétigny et, tout de suite, prépare le lancement de satellites français. Ainsi des communications : en quatre ans, 2000 nouveaux kilomètres de chemins de fer sont électrifiés, le réseau d’autoroutes passe de 125 kilomètres à 300, la percée du mont Blanc est entamée (…) Ainsi des aérodromes : construction de nouvelles pistes et aérogares à Orly et en province, aménagement moderne du trafic. Ainsi des logements : plus de 300.000 sont construits chaque année, la plupart avec le concours des fonds publics. Ainsi de la recherche scientifique, dont les crédits sont triplés (…)

Jamais non plus un Français parcourant la France n’a pu constater d’aussi grands et rapides changements. Et pour cause ! Des permis de construire sur 14 millions de mètres carrés – presque tous en province – sont accordés à l’industrie dont en même temps le nombre des entreprises est, par fusions ou concentrations, réduit d’environ 5000. Dans le secteur commercial où fonctionnaient, en 1958, 7 supermarchés et 1500 « magasins en libre-service » on en compte respectivement 207 et 4000 en 1962. (…) Nos vieilles villes et nos anciens bourgs sont en proie aux chantiers qui travaillent à les rajeunir. Par exemple, Paris blanchi tout en conservant ses lignes, débordant d’automobiles autour de ses monuments restaurés, se pénètre de trois autoroutes, s’entoure d’un boulevard périphérique et dresse d’innombrables immeubles neufs dans ses murs et ses environs.

La médaille a son revers ! Notre développement industriel réduit inéluctablement l’importance relative de notre agriculture. Comment, étant qui je suis, ne serais-je pas ému soucieux en voyant s’estomper cette société campagnarde, installée depuis toujours dans ses constantes occupations, encadrée par ses traditions ; ce pays des villages immuables des églises anciennes, des familles solides, de l’éternel retour des labours, des semailles et des moissons. (…) La machine est passée par là, bouleversant l’ancien équilibre, imposant le rendement. (…)

Par rapport à l’existence individualiste de ruraux, d’artisans, de commerçants, de rentiers, qui depuis tant de siècles avait été celle de nos pères, les Français d’aujourd’hui se voient contraints, non sans quelque peine, à une vie mécanisée et agglomérée. Aux usines, ateliers, chantiers, magasins, le travail exige des gestes uniformément réglés, dans d’immuables engrenages, avec les mêmes compagnons. Point d’imprévu dans les bureaux, où l’on ne change ni de sujets ni de voisins suivant les lignes sans fantaisie d’un plan ou les schémas d’un ordinateur. N’étaient les aléas que comportent les intempéries, l’agriculture n’est plus que la mise en oeuvre d’un appareillage automatique et motorisé en vue de productions étroitement normalisées. Quant au commerce, il s’installe en marchés types, rayons de série, publicité autoritaire. Le logement de chacun est un alvéole quelconque dans un ensemble indifférent. C’est une foule grise et anonyme que déplacent les transports en commun. (…) Il s’agit là d’une force des choses, dont je sais qu’elle est pesante à notre peuple plus qu’à aucun autre en raison de sa nature et de ses antécédents et dont je sens que, par une addition soudaine d’irritations, elle risque de le jeter un jour dans quelque crise irraisonnée. »

Charles de Gaulle, Mémoires d’espoir, t. II, Paris, 1970