À l’heure où se termine le 113ème Tour de France cycliste, nous proposons de revenir sur sa première édition en juillet 1903 et son grand vainqueur, le Français d’origine italienne Maurice Garin (1871-1957). Si, en 120 ans, l’organisation du Tour, le matériel, l’entraînement et l’encadrement des coureurs ont bien changé, c’est déjà une fabrique de héros proposés à l’admiration des foules, comme en témoigne le texte ci-dessous.

Le Tour de France cycliste a été inventé et organisé par Henri Desgrange, passionné par le vélo (il a été recordman de l’heure en 1893). En 1903, il est le directeur du quotidien sportif L’Auto, et c’est à la fois pour augmenter les ventes de son journal et l’emporter sur son concurrent Le Vélo qu’il a l’idée d’organiser une épreuve inédite par sa durée et les distances parcourues : plus de 2400 kilomètres en six étapes ! Le succès commercial, populaire et sportif est incontestable et le Tour de France va bientôt désormais faire partie du patrimoine national.

L’extrait est issu de la Une de L’Auto du lundi 20 juillet 1903, consacré à faire le bilan de ce premier tour de France, qui s’est terminé la veille, à Paris. On y trouve déjà ce qui est l’un des ingrédients du Tour : les louanges au vainqueur, véritable héros qui « recule chaque fois qu’il court les limites de l’endurance humaine » et remporte trois des six étapes de ce premier Tour de France, avec trois heures d’avance sur son dauphin.

 

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Le Vainqueur et les Vaincus

 

Cette fois, c’est bien fini. La plus prodigieuse course sur route qui ait jamais été organisée est courue et gagnée.

Et c’est le nom d’un grand champion, le nom du vainqueur de Paris-Brest et retour, et de Bordeaux-Paris 1902, qui s’attache de façon étroite à l’histoire de ce Tour de France que le succès assure maintenant d’un futur classicisme digne des plus importantes épreuves sportives.

Donc, Maurice Garin a gagné, et bien gagné. Alors que derrière lui ses adversaires se sont disputé les minutes et les secondes, le roi de la route, dans une course sans entraîneurs, trouve le moyen de gagner par trois heures; après les avoir littéralement estoqués dans la première, en un effort décisif, il attend leurs assauts successifs, il les laisse venir et tandis qu’ils semblent se relayer pour figurer à l’arrivée, lui est, toujours là, calme, sûr déjà de la victoire finale. Trois fois, il voit un «accrocheur” lui prendre quelques centimètres sur le poteau ; il ne s’en émeut guère. Il s’est assuré un bel avantage au début et il ne pense plus qu’à ce classement général qui seul demeurera dans la mémoire des foules.

Pourtant, à mesure que le ruban de route s’allonge, que les kilomètres s’allongent aux kilomètres, Garin devient de plus en plus Garin. C’est lui qui entre le premier à Nantes précédant Pothier et Pasquier. Le premier il entre encore à Paris, dans ce Paris tout entier levé en son honneur. Et, cette fois encore, ce sont d’autres hommes, Augereau et Samson qu’il doit secouer en vue du poteau pour le passer premier.

Garin a des détracteurs. On lui reproche ce qui fait en somme sa force. On lui dénie la vitesse, le brio. Ce n’est, dit-on, qu’un lutteur tenace, entêté, aux énergies trapues comme sa silhouette.

Oui, Garin est tenace, entêté, oui, Garin recule chaque fois qu’il court les limites de l’endurance humaine. Mais n’empêche que ce lutteur trapu a lâché les hommes vites au début du Tour de France, avant d’arriver à Lyon. N’empêche que sur la piste qu’est la route de Toulouse à Bordeaux, en cette étape de pure vitesse, personne n’a pu lui faire lâcher prise. N’empêche que Garin a soutenu tous les trains qu’on a bien voulu lui mener de Nantes à Paris et que c’est lui qui, aux instants où l’allure faiblissait, partait de l’avant pour atteindre plus vite le lointain Parc des Princes, où le triomphe l’attendait.
Le gagnant du Tour de France est certainement avec Lesna et Aucouturier le plus beau type de grand routier que nous ayons jamais eu en France. Mais ce qui le met absolument hors de classe, c’est la régularité même de ses courses ; Garin semble être maintenant un granit contre lequel toutes les énergies adverses viennent se briser.

Et pour caractériser la dernière et la plus belle victoire de Maurice Garin, je ne peux dire mieux que ce que Muller me déclara à sa descente de machine : « Contre Garin, il n’y a rien à faire !»

Et nous ne saurions trop nous féliciter qu’un accident toujours possible ne soit pas venu interrompre la marche du triomphateur. Ce résultat est d’une imposante régularité : la gagnant de Paris-Brest a gagné le Tour de France. Nous n’avons pas deux hommes, à confondre désormais dans nos souvenirs : Garin est seul ! […]

L’AUTO, Automobile- Cyclisme, 20 juillet 1903, page 1