Platon (427-347 av.J.-C.), « le premier des philosophes », fondateur de l’Académie et disciple de Socrate, est profondément convaincu qu’il est possible d’obtenir un gouvernement vertueux en formant les dirigeants de la cité. Il a exprimé ses préoccupations dans certains de ses écrits mais il a également eu à cœur d’être un « philosophe de terrain ». Platon s’est en effet rendu à plusieurs reprises en Sicile pour offrir ses conseils aux tyrans, entreprise qui ne fut pas couronnée de succès.

Dans l’extrait de la lettre VII retenue ci-dessous, Platon, heurté par l’iniquité des Trente mais aussi par un système qui avait permis d’accuser à tort son « vieil ami » Socrate, explique pourquoi il en est arrivé à la conclusion que « l’espèce humaine ne mettra pas fin à ses maux avant que l’espèce de ceux qui s’adonnent à la philosophie dans la rectitude et la vérité n’accède au pouvoir, ou que ceux qui exercent le pouvoir dans les cités ne s’adonnent vraiment, par faveur divine, à la philosophie ».


« Au temps de ma jeunesse, j’avais les mêmes passions que beaucoup de jeunes gens. Je m’imaginais qu’aussitôt devenu mon propre maître, je m’occuperais des affaires de la cité. Or voici dans quelle situation je trouvai ces affaires : Comme beaucoup critiquaient le gouvernement d’alors, une révolution se produisit. On mit cinquante hommes à la tête du nouveau gouvernement, onze dans la ville, dix au Pirée, ces deux sections s’occupant du marché et de tout ce qui concerne l’administration des villes ; les trente autres furent investis de l’autorité suprême, avec un pouvoir absolu. Il se trouve que j’avais parmi ceux-ci des parents et des connaissances ; ils m’appelèrent aussitôt pour m’offrir un emploi qu’ils pensaient me convenir. Je me faisais alors des illusions qui, vu ma jeunesse, n’avaient rien d’étonnant. Je m’imaginais que ces hommes allaient gouverner la cité en l’amenant d’une vie injuste à une vie juste. J’étais donc très curieux de voir ce qu’ils allaient faire. Or je vis qu’en peu de temps ils avaient fait apparaître le régime politique précédent comme un âge d’or. En plus de leurs autres violences, ils s’en étaient pris à Socrate, ce vieil ami dont je ne rougirais pas de dire qu’il était l’homme le plus juste de cette époque : ils l’avaient envoyé, avec d’autres, saisir un citoyen et l’amener de force pour le mettre à mort, dans le but évident de le rendre, bon gré mal gré, complice de leurs agissements. Mais Socrate refusa d’obéir et préféra s’exposer à tous les dangers plutôt que de s’associer à leurs œuvres scélérates. En observant tous ces faits et d’autres du même genre, non moins graves, je fus indigné et me tins éloigné des crimes qui se perpétraient. Mais les Trente furent bientôt renversés, et avec eux tout leur régime. De nouveau, mais plus mollement, le désir me reprit de m’occuper des affaires publiques et de politique. On vit encore en ce temps-là -temps si troublé !-  bien des choses révoltantes : il n’y rien d’étonnant à ce que, dans une révolution, l’hostilité des uns contre les autres entraîne d’horribles vengeances. Pourtant les exilés qui rentrèrent alors firent preuve d’une grande modération.

Mais voici que, par je ne sais quel malheur, des gens puissants traduisent devant les tribunaux ce même Socrate, notre compagnon, en lançant contre lui l’accusation la plus impie ; celle qui, de toutes, s’appliquait le moins à Socrate. Car c’est comme impie que les uns le poursuivirent, que les autres le condamnèrent et firent périr celui qui, naguère, avait refusé de participer à l’arrestation scandaleuse d’un de leurs amis alors accusés, lorsque eux-mêmes souffraient les malheurs de l’exil.

Voyant cela et voyant les hommes qui menaient la politique, plus j’examinais les lois et les coutumes et plus j’avançais en âge, plus il me paraissait difficile d’administrer correctement les affaires de la cité ; car il n’était pas possible de le faire sans amis et sans partisans fidèles – or il n’était pas facile d’en trouver à portée de main parce que notre cité n’était plus administrée selon les us et coutumes de nos ancêtres – et il n’était guère possible d’en acquérir de nouveaux sans beaucoup de peine. En outre, les lois écrites et les mœurs se corrompaient et le mal faisait des progrès si énormes que moi-même, saisi d’abord par une grande envie de m’occuper des affaires publiques, considérant cette situation et voyant que tout allait à la dérive, je finis par être pris de vertige, sans cesser pour autant de rechercher les moyens d’améliorer cette situation et le régime politique dans son ensemble, mais en attendant toujours le bon moment pour agir.

Je finis par comprendre que toutes les cités actuelles, sans exception, sont mal gouvernées ; que leur législation est à peu près incurable sans une réorganisation extraordinaire, aidée par le sort. C’est ce qui m’amena à dire, dans un éloge à la vraie philosophie, que c’est par elle qu’on peut discerner tout ce qui est juste dans les affaires de la cité comme dans celles des particuliers et que, par conséquent, l’espèce humaine ne mettra pas fin à ses maux avant que l’espèce de ceux qui s’adonnent à la philosophie dans la rectitude et la vérité n’accède au pouvoir, ou que ceux qui exercent le pouvoir dans les cités ne s’adonnent vraiment, par faveur divine, à la philosophie ».

Platon, Lettre VII (dans la présente édition, « Lettre aux amis », Éditions Mille-et-une-nuits, p.8-10. Traduit du grec par Odette Bellevenue).