Lucien FEBVRE : Combats pour l’histoire

Car enfin les faits… qu’appelez-vous les faits ? Que mettez-vous derrière ce petit mot “fait”? Les faits, pensez-vous qu’ils sont donnés à l’histoire comme des réalités substantielles que le temps a enfouies plus ou moins profondément et qu’il s’agit de déterrer, de nettoyer, de présenter en belle lumière à vos contemporains ? Ou bien reprenez-vous à votre compte le mot de Berthelot exaltant la chimie au lendemain de ses premiers triomphes – la chimie, sa chimie, la seule science entre toutes, disait-il orgueilleusement, qui fabrique son objet. En quoi Berthelot se trompait. Car toutes les sciences fabriquent leur objet.

Bon pour nos devanciers, les contemporains des Aulard, des Seignobos, des Langlois, bon pour ces hommes à qui la “science” en imposait si fort (mais ils ignoraient tout de la pratique des sciences et de leurs méthodes), bon pour eux de se figurer qu’un histologiste est un homme à qui il suffit de mettre sous un microscope une tranche de cervelle de rat : il saisit aussitôt des faits bruts, des faits indiscutables, des faits “tout cuits”, si j’ose dire ; il n’a plus qu’à les ranger dans des tiroirs… on les eût bien étonnés, oui, nos aînés, en définissant les faits comme un philosophe contemporain, “des clous à quoi s’accrochent des théories”, des clous qu’il faut forger avant de les planter dans le mur. Et s’agissant d’histoire, c’est l’historien qui les forge. Ce n’est pas, comme il dit, “le Passé”. Ou par une étrange tautologie, l’ “histoire”.

Lucien Fbvre, Combats pour l’histoire, Paris, colin, 1953, p.115-116

Krzysztof POMIAN : L’Ordre du Temps

« L’événement, une discontinuité constatée dans un modèle »

En poussant à fond l’étude de structures et de conjonctures, l’on tombe infailliblement sur quelque chose à quoi on donne habituellement le nom d’événement, et qui rappelle en effet, à certains égards, ce qu’on désignait ainsi aux siècles passés. Soit une courbe qui représente les fluctuations du prix du blé sur tel marché, pendant telle période. On y voit les points où elle change de direction : de montante elle devient descendante, ou vice-versa. On peut donc la diviser en intervalles à l’intérieur desquels sa direction reste constante, et que séparent des points où il se passe quelque chose, où il se produit un renversement de tendance. Pourquoi ne pas assimiler de tels points à des événements ? Pourquoi ne pas dire que nous percevons un changement dans le mouvement des prix ? En fait, c’est ce que nous disons souvent, en utilisant un de ces raccourcis qui suffisent pour la communication courante, mais dont il ne faut pas être dupe. Car ce que nous percevons en regardant notre dessin, ce n’est ni une hausse ni une baisse des prix, mais seulement une courbe tracée sur une feuille de papier. Et ce que nous voyons se produire en tel point du dessin, ce n’est pas un renversement de la tendance du mouvement des prix, mais un changement de direction dans la direction de la courbe. Ce que nous percevons est donc tout-à-fait différent de ce que percevaient les vendeurs ou les acheteurs sur le marché où sont censées s’être produites les fluctuations des prix, que nous croyons représentées par notre courbe. Nous le croyons, parce que nous connaissons les règles qui ont présidé à la construction de la courbe, et que nous les tenons pour valables. Bref, si rien n’interdit d’utiliser le mot « événement » pour désigner un point où la courbe change de direction, il faut être conscient que ce mot reçoit ainsi une acception nouvelle. Il désigne désormais non un changement perçu dans le monde ambiant, mais une discontinuité constatée dans un modèle.

[…] Transposé du monde de la perception au domaine du reconstructible, le concept d’événement subit donc une généralisation ; dorénavant, pour qu’il y ait événement, il faut et il suffit qu’une discontinuité se manifeste dans un substrat quel qu’en soit le statut ontologique : visible, reconstructible, observable, macro- ou microscopique. Par conséquent, le problème principal que pose un événement n’est plus celui de ses rapports avec l’invisble supposé lui conférer un sens. C’est celui de ses rapports entre la discontinuité qu’il est et le continu, dont la position devient centrale dans l’ensemble du champ scientifique.

[…] On a affaire ici à une double réduction : le discontinu est réduit au continu dont il s’avère n’être qu’une manifestation spectaculaire, et quelque chose qui garde encore un lien, fût-il indirect, avec le visible, est réduit au reconstructible.

Krzystof Pomian, L’Ordre du Temps, Paris, Gallimard, 1984, p.32-34

Georges DUBY : , Le dimanche de Bouvines

“ Enfin, je tâchai de voir comment un événement se fait et se défait, puisque, en fin de compte, il n’existe que par ce qu’on en dit, puisqu’il est à proprement parler fabriqué par ceux qui en répandent la renommée ; j’ébauchai donc l’histoire du souvenir de Bouvines, de sa déformation progressive par le jeu, rarement innocent, de la mémoire et de l’oubli…”

“C’est la raison qui me conduit à regarder cette bataille et la mémoire qu’elle a laissée en anthropologue, autrement dit à tenter de les bien voir, toutes les deux, comme enveloppées dans un ensemble culturel différent de celui qui gouverne aujourd’hui notre rapport au monde. Ce dessein oblige à trois démarches conjuguées. Puisque les marques de l’événement ne sauraient faire l’objet d’une interprétation convenable sans être au préalable replacées dans un système de culture qui reçut en son temps leur empreinte, il importe d’abord de se référer à tout ce que l’on sait par ailleurs de cette culture, afin de critiquer les témoignages qui nous sont depuis lors parvenus. Mais aussi, puisque l’événement est en lui-même extraordinaire, les traces exceptionnellement profondes qui en demeurent révèlent ce dont, dans l’ordinaire de la vie, on ne parle pas ou trop peu ; elles rassemblent, en un point précis de la durée et de l’étendue, une gerbe d’informations sur les manières de penser et d’agir, et plus précisément, puisqu’il est question d’un combat, sur la fonction militaire et sur ceux qui, dans la société de l’époque, étaient chargés de l’assumer : Bouvines est un lieu d’observation éminemment favorable pour qui essaie d’ébaucher une sociologie de la guerre au seuil du XIIIè siècle dans le Nord-Ouest de l’Europe. Enfin, ces traces instruisent d’autre manière sur le milieu culturel au sein du quel l’événement va éclater, puis survit à son émergence. Elles font voir comment la perception du fait vécu se propage en ondes successives qui, peu à peu, dans le déploiement de l’espace et du temps, perdent de leur amplitude et se déforment. Je me risquerai donc aussi à observer –mais alors il ne saurait s’agir de ma part que d’une esquisse, et plutôt d’une proposition de recherche– l’action que l’imaginaire et l’oubli exercent sur une information, l’insidieuse pénétration du merveilleux, du légendaire et, tout au long d’une suite de commémorations, le destin d’un souvenir au sein d’un ensemble mouvant de représentations mentales.”

Georges Duby, “Le dimanche de Bouvines”, Paris, collection folio histoire, Gallimard, 1995, avant-propos (1984) p. 10 et pp. 21-22