La nécessité de mettre au service des énormes besoins du peuple la totalité de nos ressources économiques allait de pair avec la récupération pour le Chili de sa dignité. (…)

Nous avons nationalisé le cuivre. Nous l’avons fait avec le vote à l’unanimité du Parlement, où les partis de gouvernement sont en minorité. Nous voulons que tout le monde comprenne clairement : nous n’avons pas confisqué les entreprises étrangères de l’industrie minière du cuivre ( …)

Ces mêmes entreprises, qui ont exploité le cuivre chilien pendant de nombreuses années, rien que pendant les 42 dernières années, ont empoché pendant ce laps de temps plus de 4 milliards de dollars, alors que leur investissement initial ne dépassait pas les 30 millions de dollars. Un seul exemple douloureux par contraste : il y a dans mon pays 700.000 enfants qui ne pourront jamais jouir de la vie dans des conditions humaines normales parce que dans les 8 premiers mois de leur existence, ils n’ont pas reçu la quantité élémentaire de protéines. 4 Milliards de dollars transformeraient totalement ma patrie. Rien qu’une petite partie de cette somme assurerait pour toujours des protéines à tous les enfants de ma patrie.

Extrait du discours de Salvador Allende prononcé devant l’Assemblée générale des Nations Unies, New York, 4 décembre 1972.


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Ce texte est extrait du discours que Salvador Allende a prononcé devant l’Assemblée de l’ONU en tant que président de la République du Chili, le 4 décembre 1972. Il prononce ce discours à un moment où la situation économique de son pays se dégrade fortement et où le Chili est soumis à de fortes pressions externes (principalement venus des États-Unis) et de fortes tensions internes. Une grande partie du discours est consacrée à dénoncer les opérations de destabilisation  venues de l’étranger que subit le Chili, mais le président Allende a tenu au début  à revenir sur la signification de la nationalisation des ressources de cuivre.

De toutes les réformes économiques et sociales entreprises par son gouvernement, la nationalisation du cuivre est sans nul doute la plus emblématique   du « socialisme à la chilienne ». En effet, l’économie du Chili de cette époque est fortement dépendante des exportations de cuivre,  dont le chili est le premier producteur et exportateur mondial. Celles-ci  représentent environ 70% en valeur des exportations chiliennes, soit la principale source de devises en dollars, dont le pays a un besoin vital pour régler ses importations (alimentaires, industriels). La situation de dépendance économique  du Chili ne se distingue guère de celle de nombreux pays du Tiers Monde de cette époque, comme le rappelle Allende. Les plus grandes mines de cuivre chiliennes sont exploitées par des firmes transnationales étatsuniennes.

La nationalisation du cuivre fut votée à l’unanimité du Congrès national  chilien, le 11 juillet 1971. Elle s’inscrit dans une politique économique   de développement basée sur l’industrialisation du pays, (politique d’industialisation par substitution d’importations) reposant sur un fort interventionnisme étatique, à l’abri de hautes barrières douanières. Cette politique économique « développementiste » a été inaugurée au Brésil à la fin des années 30 et au Chili à partir de 1945. Le président Allende  y ajoute une dimension « socialiste » puisque les ressources en devises que doit produire la nationalisation doivent être destinées en partie à financer les réformes sociales en faveur des plus pauvres.

Cependant, la nationalisation a une signification éminement politique. Dans le contexte d’une Amérique latine, « arrière-cour des États-Unis », la nationalisation s’inscrit dans le combat des gauches latino-américaines de l’époque contre « l’impérialisme américain », un combat pour une indépendance véritable et, selon le mot d’Allende, pour la « dignité » des petites nations.  Et c’est bien cette dimension politique de la nationalisation qui est mise en avant par l’affiche émise par le gouvernement de l’Unité populaire ou par un des partis qui la compose. « Chile se pone pantalones largos »: Le Chili porte désormais des pantalons longs (et non plus des culottes courtes comme les enfants…), il devient un pays adulte, indépendant, qui s’assume.

On comprend mieux, dès lors, l’écho  de  « l’expérience » socialiste chilienne à l’étranger et les inquiétudes qu’elle a pu suscitées chez les riches voisins au nord du Rio Grande…