Thomas MORE (MORUS), humaniste anglais, ami d’Erasme, farouche défenseur du catholicisme, fut le chancelier du roi d’Angleterre Henri VIII. Assassiné pour avoir refusé de soutenir le passage à l’anglicanisme, où le roi devait remplacer le pape à la tête de l’Eglise d’Angleterre, il fut canonisé par le pape (Saint Thomas More).

Il est surtout resté célèbre pour son livre, « L’Utopie », qui décrit un pays imaginaire du même nom avec une société parfaite. En particulier, la tolérance religieuse, qui y est décrite, tranche avec la réalité du siècle. Mais n’imaginons pas que Thomas More fut lui même si tolérant.

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Thomas More, saint (1478-1535)

Homme politique et humaniste anglais, qui s’opposa au roi Henri VIII, ce qui lui coûta la vie. Homme de loi, proche des humanistes et notamment d’Erasme, Thomas More entra dans les ordres en 1499. Il renonça à la vie monacale quatre années plus tard et entra au Parlement en 1504. Il devint le conseiller du roi Henry VIII, il fut nommé à la Chambre des communes puis, en 1529, chancelier du royaume.

Pour avoir désapprouvé le divorce d’Henri VIII et de Catherine d’Aragon, il vit sa carrière politique brisée. Ses convictions religieuses l’empêchaient, en effet, de contredire l’autorité religieuse du pape. Le roi le fit emprisonner en 1534 et décapiter le 7 juillet 1535. Il fut canonisé par l’Eglise catholique.

Thomas More est l’auteur d’un roman politique célèbre, Utopie, écrit en 1516. Dans ce roman politique et social, on peut observer deux parties. L’ouvrage débute par une critique de la propriété privée et du régime monarchique, où l’auteur vise particulièrement l’Angleterre et la France. Il décrit ensuite l’organisation économique, sociale, politique et culturelle de l’île d’Utopie, où règne une vie en communauté idéale. Dans cette communauté, tous les individus sont égaux, soumis à un régime qui n’entrave en rien la liberté de chacun.

(résumé de Christophe Rime)

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Critique de la société

 » N’est-elle pas inique et ingrate la société qui prodigue tant de biens (…) à des joailliers, à des oisifs, ou à ces artisans de luxe qui ne savent que flatter et asservir des voluptés frivoles quand, d’autre part, elle n’a ni coeur ni souci pour le laboureur, le charbonnier, le manoeuvre, le charretier, l’ouvrier, sans lesquels il n’existerait pas de société. Dans son cruel égoïsme, elle abuse de la vigueur de leur jeunesse pour tirer d’eux le plus de travail et de profit; et dès qu’ils faiblissent sous le poids de l’âge ou de la maladie (…), elle oublie leurs nombreuses veilles, leurs nombreux et importants services, elle les récompense en les laissant mourir de faim. (…) En Utopie, au contraire où tout appartient à tous, personne ne peut manquer de rien, une fois que les greniers publics sont remplis. Car la fortune de l’État n’est jamais injustement distribuée en ce pays. L’on n’y voit ni pauvre ni mendiant et quoique personne n’ait rien à soi, cependant tout le monde est riche. Est-il en effet de plus belle richesse que de vivre joyeux et tranquille sans inquiétude ni souci ? Est-il un sort plus heureux que celui de ne pas trembler pour son existence ?  »

Extrait de Thomas More, L’Utopie, livre second, Des religions de l’Utopie.

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Utopia (1516)

« Chercher le bonheur sans violer les lois est sagesse ; travailler au bien général est religion ; fouler au pied la félicité d’autrui en courant après la sienne est une action injuste. Au contraire, se priver de quelque jouissance, pour en faire part aux autres, c’est le signe d’un coeur noble et humain, qui, du reste, retrouve bien au-delà du plaisir dont il a fait le sacrifice. D’abord cette bonne oeuvre est récompensée par la réciprocité des services ; ensuite, le témoignage de la conscience, le souvenir et la reconnaissance de ceux qu’on a obligés, causent à l’âme plus de volupté que n’aurait pu en donner au corps l’objet dont on s’est privé. Enfin, l’homme qui a foi aux vérités religieuses doit être fermement persuadé que Dieu récompense la privation volontaire d’un plaisir éphémère et léger, par des joies ineffables et éternelles. »

Thomas More, De la description de l’île d’Utopie, second livre, 1516, d’après la traduction de jean Le Blond (1550).

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La société idéale de Thomas More (1516)

 » Le seul moyen d’organiser le bonheur public c’est l’application du principe de l’égalité. L’égalité est impossible dans un État où la possession est solitaire et absolue ; car chacun s’y autorise de divers titres et droits pour attirer à soi autant qu’il peut, et la richesse nationale (…) finit par tomber en la possession d’un petit nombre d’individus qui ne laissent aux autres qu’indigence et misère. (…)

Le but des institutions sociales en Utopie est de fournir d’abord aux besoins de la consommation publique et individuelle, puis de laisser à chacun le plus de temps possible pour (…) cultiver librement son esprit. (…)

Les Utopiens ont la guerre en abomination, comme une chose brutalement animale. (…) Ce n’est pas pour cela qu’ils ne s’exercent pas (…) à la discipline militaire mais ils ne font la guerre que (…) pour défendre leurs frontières, ou pour repousser une invasion ennemie sur les terres de leurs alliés, ou pour délivrer (…) du joug d’un tyran un peuple opprimé par le despotisme. »

Extrait de Thomas MORE, L’Utopie, 1516.

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Une société pacifique

« La nature, disent-ils encore, invite tous les hommes à s’entraider mutuellement, et à partager en commun le joyeux festin de la vie (…). C’est pourquoi les Utopiens pensent qu’il faut observer non seulement les conventions privées entre simples citoyens, mais encore les lois publiques qui règlent la répartition des commodités de la vie. »

Extrait de Thomas MORE, L’Utopie, 1516.

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La société sans classes

« Partout où la propriété est un droit individuel, où toutes choses se mesurent par l’argent, là on ne pourra jamais organiser la justice et la prospérité sociale, à moins que vous n’estimiez parfaitement heureux l’État où la fortune publique se trouve la proie d’une poignée d’individus insatiables de puissance, tandis que la masse est dévorée par la misère. Aussi quand je compare les institutions utopiennes à celles des autres pays, je ne puis assez admirer la sagesse et l’humanité d’une part et déplorer de l’autre, la déraison et la barbarie. »

Extrait de Thomas More, L’Utopie, Louvain, 1516.

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Tolérance religieuse

 » Les Utopiens qui n’ont pas embrassé la religion chrétienne ne cherchent, cependant, à en détourner personne et ne persécutent pas ses adeptes. C’est, en effet, un des principes les plus anciennement établis en Utopie que nul ne doit être inquiété pour sa religion. Le prosélytisme était permis, à condition de procéder avec douceur et modération, de propager sa propre foi par des arguments raisonnables, de ne pas détruire brutalement la religion des autres. Il était interdit, si la persuasion échouait, d’avoir recours à la violence et à l’injure. L’intolérance dans les controverses religieuses était punie de l’exil ou de l’esclavage.

User de violence et de menaces, en vue de faire accepter pour vrai par tous ce qu’on croit être la vérité, leur paraissait un procédé tyrannique et absurde. »

Extrait de Thomas More, L’Utopie, 1516.
Cité dans Jacques Dupâquier et Marcel Lachiver, Les Temps modernes, Nouvelle collection d’Histoire Bordas, 4e, Paris, 1970, p. 45.