Le modèle du courtisan

« J’estime que la principale et vraie profession du courtisan doit être celle des armes, laquelle surtout je veux par lui être vivement exercé, afin qu’il soit connu entre les autres pour hardi, fort et loyal à celui qu’il sert (…) ; mais en tout autre lieu, qu’il soit humain, modeste et posé, fuyant toute vantardise et sotte louange de soi-même (…).

Sa voix doit être bonne (…) sonnante, claire, douce et bien composée, avec la prononciation franche et nette, contenance et gestes convenables, qui consistent, à mon avis, en certains mouvements du corps non affectés ni violents, mais modérés, avec un visage gracieux. »

In Baldassare Castiglione, Le Parfait Courtisan, 1528.

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Le « parfait gentilhomme »

« Toute la vertu et perfection du gentilhomme, Monseigneur, ne consiste pas à piquer bien un cheval, à manier une lance, à s’aider de toutes armes, à se gouverner modestement entre les dames ou à dresser l’Amour : car c’est un des exercices encore que l’on attribue au gentilhomme ; il y a plus, le service de table devant les rois et les princes, la façon d’agencer son langage respectant les personnes selon leurs degrés et qualités, les ¦illades, les gestes et jusqu’au moindre signe et clin d’oeil qu’il saurait faire. »

In Jean du Peyrat, Galatée ou la manière et façon comme le gentilhomme se doit gouverner en toute compagnie, 1562.

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Les bonnes manières : la table

« Si on distribue des serviettes, pose la tienne sur ton épaule gauche ou sur ton bras.

Si tu t’attables avec des gens de qualité, ôte ton chapeau mais veille à être bien peigné. À droite le gobelet et le couteau, à gauche le pain.

Ne plonge pas le premier tes mains dans le plat que l’on vient de servir: on te prendra pour un goinfre et c’est dangereux. Car celui qui fourre, sans y penser, quelque chose de trop chaud dans la bouche, doit le recracher ou se brûler le palais en avalant.

Il est bon d’attendre un peu pour que le garçon apprenne à maîtriser ses instincts.

C’est d’un paysan que de plonger les doigts dans la sauce. On prend ce qu’on désire avec le couteau et la fourchette sans fouiller le plat tout entier comme font les gourmets en s’emparant du morceau le plus près de soi.

Il est discourtois de lécher ses doigts graisseux ou de les nettoyer à l’aide de sa veste. Il vaut mieux se servir de la nappe ou de la serviette. »

In Erasme, L’Éducation libérale des enfants, 1530.

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Les bonnes manières : les fonctions naturelles

« Ne prends pas à main nue ce qui est sous ton vêtement. »

Adage allemand, XVe siècle.

« Il est mal poli de saluer qui urine ou défèque (…).

Certains recommandent au jeune de retenir un vent en serrant les fesses. Eh bien! il est mal d’attraper une maladie en voulant être poli. Si l’on peut sortir, il faut le faire à l’écart. Sinon, il faut suivre le très vieux précepte: cacher le bruit par une toux. »

In Érasme, L’Éducation libérale des enfants, 1530.

« Personne n’a le droit de se livrer à ses besoins naturels, d’une manière effrontée et impudique, comme les paysans n’ayant jamais fréquenté des personnes honorables et bien élevées, devant les portes et les fenêtres des chambres réservées aux femmes, aux hommes de la Cour ou à d’autres résidents. »

In Cérémonial de la cour de Werningerode, 1570.

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La célébration du duel

Sonnet sur le duel du Seigneur de Tournes et du Seigneur C. de M.

« Tel qu’un fort tourbillon Roi de l’humide plaine
Trouble, tourmente et perd les écumeux vaisseaux,
Tel ce Tournes vainqueur dans la ville des eaux,
Bat, rebat et abat son guerrier sur l’arène.

Le corps de son guerrier s’ouvre en mainte fontaine,
Abreuve la campagne et se fourche en ruisseaux
Mais l’âme qui languit en ses vides rameaux
Soupire vers le ciel cette mourante haleine.

Tournes, de qui dépendent et ma vie et ma mort
Triomphe de toi-même et de Mars et du sort,
Ne perds le vif tableau d’une belle victoire.

L’un arrête sa voix, l’autre arrête son feu
De la voix du vaincu le vainqueur est vaincu,
L’un content de la vie, et l’autre de la gloire. »

Composé à Aix, le 23 septembre 1594.

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La critique du courtisan

« Prenez trois livres d’impudence, deux livres d’hypocrisie, une livre de dissimulation, trois livres de la science de flatter, deux livres de bonne mine. Le tout cuit au jus de bonne grâce par l’espace d’un jour et d’une nuit (…). Après il faut passer cette décoction par une étamine de large conscience. Voilà un breuvage souverain, pour devenir courtisan en toute perfection de courtisianisme. »

In Henri Étienne, Deux dialogues du nouveau langage français italianisé, et autrement déguisé, principalement entre les courtisans de ce temps, 1579.