Marie Catherine Sophie de Flavigny, dite Marie comtesse d’Agoult, [31 décembre 1805 -5 mars 1876] est une femme de lettres française. Comme George Sand, elle fait le choix d’un pseudonyme masculin pour publier ses écrits. En 1850, elle publie ainsi sous le nom de Daniel Stern, une Histoire de la Révolution de 1848. Même si elle ne participe pas directement aux événements qu’elle décrit tout en livrant son analyse personnelle, cette histoire immédiate est restée longtemps une référence pour les historiens. Dans cet extrait, elle analyse et tente d’expliquer l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte en décembre 1848.

 

 


« C’est là ce que, dans l’esprit du peuple, exprime de la manière la plus absolue le règne et le nom de l’empereur Napoléon ; c’est là ce qu’il veut et croit faire revivre par l’élection de Louis Bonaparte. Les masses populaires, encore incultes, à demi-barbares et pour ainsi dire inorganisées (le mot même de masse l’indique suffisamment) sont, comme les sociétés primitives uniquement inspirées des conduites par le sentiment et l’imagination. Incapables de concevoir des idées abstraites ni d’embrasser l’ensemble, le rapport et la succession des choses, elles personnifient dans un même nom, elles concentrent dans un même moment l’action des forces multiples qui concourent au progrès social, elles dotent ces personnifications d’une puissance surnaturelle et d’une durée légendaire. Napoléon Bonaparte est dans les temps modernes le plus éclatant exemple de ce don de personnification de tout ce que la pensée des philosophes avait conçu avant lui, tout ce que les assemblées politiques avaient réalisé de progrès, toute la puissance, toute la gloire qu’une suite ininterrompue de grands hommes avait donnée à la nation, le peuple en a investi ce nom prédestiné […] Napoléon est pour lui, tout à la fois le génie qui crée et la force qui exécute, l’Orphée et l’Hercule de la Révolution française. […]

Jamais, on peut l’affirmer, l’homme des campagnes n’a cru positivement à sa mort, et que le neveu obscur du grand capitaine vient, après la chute des deux dynasties, revendiquer son droit à gouverner la France, il crut voir apparaître une seconde fois son empereur. L’évocation est magique, l’identification complète dans sa pensée ; si complète qu’il ne songea seulement pas à demander qu’elle a été jusque-là l’existence, quelles sont les vertus, quel serait le génie de ce nouveau Bonaparte.

Cet instinct de personnification et de transmission qui est le signe et le caractère d’un état de développement inférieur, devient, au moment dont je parle, la raison du triomphe populaire. Il est dans l’ordre de la nature que ce qui va devenir plus de force d’impulsion que ceux qui veulent seulement continuer d’être. Le principe de liberté qui a été la force des classes bourgeoises tant qu’elles ont eu une révolution politique à faire, s’éclipse momentanément ; le principe d’égalité, au nom duquel la masse populaire veut à son tour accomplir la révolution sociale, l’emporte. Aux quinze cent mille suffrages donnés par les classes cultivées au général Cavaignac, le peuple oppose les cinq millions de voix par lesquelles il proclame Louis-Napoléon Bonaparte. La démocratie, que personne n’a voulu ou n’a su comprendre, s’impose doublement par l’écrasante brutalité du nombre et par le choix d’un nom qui personnifie le pouvoir absolu. La loi du talion va peser en France. Les classes supérieures ont voulu la liberté pour elles seules ; le peuple à son tour veut l’égalité à son profit. Pour n’avoir pas accompli par la liberté et leur tâche civilisatrice en élevant jusqu’à elles les masses incultes, les classes dirigeantes vont se voir arrêtées dans le développement de la prospérité ; elles vont être privées de tout mouvement. ».

Daniel Stern Histoire de la révolution de 1848, Paris, librairie internationale, 1869, extrait, pp. 518-519