La guerre d’Espagne (juillet 1936- avril 1939) est considérée comme le prélude de la Seconde Guerre mondiale. Mais c’est aussi un jalon important dans l’histoire du photojournalisme de guerre et dans celle de la médiatisation des conflits.

Une innovation technique majeure, l’appareil-photo compact à pellicule de la marque allemande Leica, contribue à révolutionner l’art de la photo en général et la manière de photographier la guerre, en particulier.

Leica Reporter -250

En 1934, le Leica 250 Reporter fournissant 250 images sur une seule pellicule  est mis sur le marché et équipe bientôt nombre de photoreporters du monde entier qui se donnent rendez-vous sur la terre ensanglantée d’Espagne. Par sa maniabilité et son rendement, le Leica 250 permet au photographe de saisir sur le vif et au plus près les faits de la guerre et les gestes des combattants, à condition qu’il  soit  capable d’accompagner les soldats sur le champ de bataille, au péril de sa propre vie…

 

Robert Capa est devenu, pendant la guerre d’Espagne, l’archétype et le plus célèbre des photoreporters de guerre, grâce en particulier à la photo iconique de la mort d’un milicien. Mais le mythique  Robert Capa a contribué à occulter quelque peu et à faire oublier une autre photographe de guerre sans laquelle Robert Capa ne serait sans doute pas devenu  aussi célèbre : Gerda Taro.

 

Gerda Taro (1910-1937) et Robert Capa (1913-1954) se rencontrent à Paris en 1934. Elle est allemande et lui hongrois ; tous deux sont issus d’un milieu juif et ont choisi la capitale française pour échapper à la dictature et à l’antisémitisme. À partir de 1935, les deux jeunes exilés entretiennent une relation amoureuse.  Capa s’appelle en réalité André Friedmann et c’est Gerda Taro qui, en 1936, lui trouve le pseudonyme de Robert Capa et « invente » le  personnage : le photographe hongrois juif devient ainsi un jeune, aventureux et beau photographe américain et sa carrière peut enfin décoller. En échange, il lui enseigne la technique de la photographie.

En Août 1936, ils partent ensemble  en Espagne pour couvrir la guerre civile espagnole qui commence. Photojournalistes antifascistes militants, ils inventent tous les deux sur le terrain une nouvelle manière de photographier la guerre et de vivre leur engagement politique.  Mais  le  travail de photographe de Gerda Taro a longtemps été éclipsé par celui de Robert Capa,  son illustre compagnon, .

C’est en Espagne, en revenant de la bataille de Brunete, en juillet 1937 que Gerda Taro est victime d’un accident qui lui enlève la vie, alors qu’elle n’a pas encore 27 ans. Le journal d’obédience communiste Ce soir, pour lequel elle travaillait comme photojournaliste, lui rend un vibrant hommage à la Une dans son édition du 28 juillet 1937.

Y Ce Soir, 28 juillet 1937, page 1

 


Notre reporter photographe

Mlle TARO

A ETE TUEE PRES DE BRUNETE
où elle avait assisté à la bataille

Un tank républicain tamponna la voiture sur le marchepied de laquelle elle était montée pour quitter le village tombé aux mains des insurgés

NOTRE MALHEUREUSE AMIE, GRIEVEMENT BLESSEE, DEVAIT SUCCOMBER A L’AUBE A L’HOPITAL DE L’ESCORIAL

Gerda Taro a été tuée devant Brunete. La terrible nouvelle nous a frappés hier soir, nous, ses amis, ses camarades. Les dépêches d’agence avaient encore un caractère de doute. Mais un coup de
téléphone de Madrid de notre collaborateur Ribécourt nous apportait la certitude. Nous ne la reverrions plus.
Avant-hier, 25 juillet, tandis que les troupes de Franco s’emparaient de Brunete, Gerda Taro qui avait quitté ce village très peu de temps auparavant voulut y rentrer. Le général commandant le secteur l’avisa que le front en ce point était rompu et tâcha de l’en dissuader.

Mais Gerda Taro, n’écoutant que son courage et cette étrange passion de reporter qui avait créé autour d’elle une sorte de légende sur le front de Madrid, retourna dans Brunete. Une centaine de soldats républicains battaient en retraite. Elle les rassembla, leur parla et ils revinrent avec elle occuper une tranchée où, pendant une heure, ils résistèrent sous un bombardement intensif.

C’est au bout de ce temps, quand il fallut quitter cette héroïque position, que Gerda Taro avisa la voiture où se trouvait M. Ted Allan, envoyé spécial de la Federated Press et du journal Clarion de Toronto (Canada). Elle s’était juchée sur le marchepied lorsqu’un tank républicain qui se dirigeait vers les lignes à vive allure, déboucha à l’improviste et tamponna la voiture.

Gerda Taro a été transportée immédiatement à l’hôpital de l’Escorial ; là on lui fit une transfusion du sang. En vain. Elle devait mourir hier à l’aube.

NOTRE COLLABORATRICE

Gerda Taro était notre collaboratrice de la première heure. Cette toute jeune fille avait l’air d’une enfant, par le charme, le sourire comme par la taille. Menue comme une poupée, si simple et si joyeuse, elle était la jeunesse et la gaité de notre journal. On l’aimait, et on respectait en elle à la fois le talent et la bravoure.
Car elle poussait à la témérité l’amour de son métier, et depuis les débuts de la guerre d’Espagne elle avait fait plusieurs reportages sur le front, toujours présente aux endroits les plus périlleux, courant toujours là où se déclenchait une attaque.

Avec nos collaborateurs Capa, Chim et Ribécourt, elle avait été en Andalousie, sur le front de Madrid, à Bilbao. En dernier lieu, elle venait de faire un long séjour sur le front. Il y a quelques jours, elle devait revenir à Paris, elle nous écrivit pour demander à prolonger son séjour en raison des événements militaires. Elle devait rentrer mercredi : lundi elle a rencontré la mort.
Le nom de Gerda Taro s’inscrit à la liste déjà longue du martyrologe des journalistes. Tombée dans l’exercice de sa profession, avec toute la générosité et l’élan de sa jeunesse. elle laissera derrière elle l’image rayonnante de cette enfant pleine de vie que nous avons connue et qui demeurera le symbole et l’honneur du journalisme.
Dans le moment où la douleur pour nous l’emporte sur tout autre sentiment, pour nous ses camarades, nous pensons à son père et à sa mère, à ses frères, qui vont connaître la nouvelle affreuse dans leur résidence lointaine où elle n’est pas encore parvenue, et c’est devant eux, devant leur douleur à eux, que notre douleur s’incline. Qu’ils reçoivent ensemble ces fleurs funèbres, notre affliction profonde et notre triste et grande fierté d’avoir connu leur fille, leur sœur, et d’avoir été ses collaborateurs.

L’OEUVRE DE GERDA TARO

Quelque chose d’elle ne mourra pas : avec le souvenir de sa vaillance, il nous reste ses photographies, témoignage de cette vaillance et d’un talent qui était fort grand.

Les lecteurs de Ce soir se souviennent de cette page sur l’entraînement des recrues de la République espagnole, ce document si saisissant de la première prise de Brunete par les républicains il y a quelques jours. (Elle y avait assisté avec nos collaborateurs Ribécourt et Léon Moussinac. Et c’est à quelques mètres de là…) Mais aussi vous n’avez pas oublié bien des images non signées qui ont fait la popularité de notre journal, comme cette tragique photographie, publiée le jour de l’enterrement des victimes de Clichy, où, embéguinées de crèpe, les mères et les femmes des victimes ouvrières résumaient de façon poignante le grand deuil qui nous était à tous commun. Qui eût dit que ce deuil préfigurait celui d’aujourd’hui, celui de cette petite fille qui n’avait que l’air de l’insouciance, et qui recélait un si grand, un si noble coeur ?
On croit, en général, trop aisément que le photographe n’est qu’un manœuvre qui se borne à pousser le déclic d’un appareil. Si Gerda Taro a su nous donner tant de témoignages hallucinants et terribles des heures sanglantes de l’Espagne, si elle a su, dans la France d’aujourd’hui, saisir ce qui en fait la grandeur, c’est qu’elle avait en elle ce cœur et cette intelligence qui éclatent dans toute l’œuvre qu’elle a laissée. Il faudra que cette œuvre soit réunie et qu’on la fasse connaître.

LES OBSEQUES 

Le corps de notre malheureuse amie arrivera sans doute demain à Toulouse, où l’un de nous ira l’accueillir. C’est à Paris, où Gerda Taro a vécu, qu’elle trouvera sa dernière demeure.

Et nous sommes sûrs que Paris, dont elle a partagé le destin et les angoisses, saura l’y accompagner avec nous et montrer ainsi à la famille, si cruellement frappée, que son enfant est devenue un peu
l’enfant de Paris, parce qu’elle était le courage et la jeunesse, parce qu’elle était le dévouement et la pitié, parce qu’elle était celle qui donne sa vie sans y rien trouver d’étonnant.

CE SOIR.

Ce Soir, 28 juillet 1937, page 1.


HOMMAGE DE L’ALLIANCE DES INTELLECTUELS ANTIFASCISTES ESPAGNOLS

Gerda est tombée en combattant sur les premières lignes de feu, sur les fronts de la liberté. Nous ne pouvons rien écrire. Nous étions habitués à la voir revenir tous les soirs dans notre maison de l’Alliance, son trépied atteint par la mitraille.

Nous croyions qu’elle ne tomberait jamais.

Maintenant, nous devons nous habituer à ne plus la voir revenir tous les soirs.

Au nom de tous les intellectuels de l’Espagne loyale, notre dernier salut.

Maria-Teresa LEON.

Ce Soir, 28 juillet 1937, page 5

 

Indications bibliographiques

MASPERO (François) L’ombre d’une photographe, Gerda Taro, édition Points-Seuil, 2016.