La défaite française de 1870 et le traité de Francfort du 10 mai 1871 donne au nouveau Reich allemand l’Alsace et la Lorraine.

« (…) M. Hamel était monté dans sa chaire, et de la même voix douce et grave dont il m’avait reçu, il nous dit :

« Mes enfants, c’est la dernière fois que je vous fais la classe. L’ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que de l’allemand dans les écoles de l’Alsace et de la Lorraine… Le nouveau maître arrive de main. Aujourd’hui c’est votre dernière leçon de français. Je vous prie d’être bien attentifs.  » (…)

Pauvre homme !

C’est en l’honneur de cette dernière classe qu’il avait mis ses beaux habits du dimanche, et maintenant je comprenais pourquoi ces vieux du village étaient venus s’asseoir au bout de la salle. Cela semblait dire qu’ils regrettaient de ne pas y être venus plus souvent, à cette école. C’était aussi comme une façon de remercier notre maître de quarante ans de bons services, et de rendre leurs devoirs à la patrie qui s’en allait. (…)

Alors d’une chose à l’autre, M. Hamel se mit à nous parler de la langue française, disant que c’était la plus belle langue du monde, la plus claire, la plus solide : qu’il fallait la garder entre nous et ne jamais l’oublier, parce que, quand un peuple tombe esclave, tant qu’il tient bien sa langue, c’est comme s’il tenait la clef de sa prison. (…)

Tout à coup, l’horloge de l’église sonna midi, puis l’angélus. Au même moment, les trompettes des Prussiens qui revenaient de l’exercice éclatèrent sous nos fenêtres… M. Hamel se leva, tout pâle, de sa chaire. Jamais il ne m’avait paru si grand.

« Mes amis, dit-il, mes amis, je… je… »

Mais quelque chose l’étouffait. Il ne pouvait pas achever sa phrase.

Alors il se tourna vers le tableau, prit un morceau de craie, et, en appuyant de toutes ses forces, il écrivit aussi gros qu’il put :

VIVE LA FRANCE !

Puis il resta là, la tête appuyée au mur, et, sans parler, avec sa main il nous faisait signe :

« C’est fini… allez-vous en. »  »

Source : Alphonse DAUDET, « La dernière classe. Récit d’un petit Alsacien », dans L’Événement, 13 mai 1872.