« Il devenait logique que les vichyssois épargnassent les Juifs, qui formaient les mêmes souhaits qu’eux, qui leur offraient une alliance naturelle et constituaient pour le gaullisme officieux une armée de prosélytes sans pareils. Les brillants et riches inspecteurs des finances sacrifieraient à la rigueur quelques fripiers émigrés de Pologne ou de Roumanie. Mais ils se récriaient, très offusqués, à l’idée que l’on pût leur assimiler d’éminents hommes d’affaires, considérés dans le monde, apparentés aux plus beaux blasons, et qu’on avait rencontré autour de toutes les tables des conseils d’administration. C’était manquer aux convenances les plus élémentaires que de rappeler leur judaïsme (…).

En s’instituant les protecteurs des Juifs, on trouvait également un excellent moyen d’affirmer cette ombrageuse dignité dont Vichy avait un tel souci. On marquait ainsi avec hauteur que la France n’imitait personne et restait maîtresse chez elle. Singulier point d’honneur qui consiste à garder sur soi sa vermine parce que votre voisin s’en est débarrassé ! La judéophilie était en somme la preuve majeure que la France sauvegardait les « valeurs spirituelles » .

Toutes les foudres et tous les soupçons étaient réservés pour la poignée d’audacieux qui osaient à mi-voix suggérer la possibilité d’une collaboration franco-allemande. On leur répliquait avec d’amers sarcasmes que rien de cet ordre ne nous était demandé, comme si la France battue à plate couture pouvait encore faire la coquette et attendre des propositions ! – qu’il importait de nous en tenir mordicus et juridiquement aux clauses de l’armistice, et de ne point engager l’avenir du pays sur des fantaisies, alors que la guerre se poursuivait sans que personne sût dire quel serait son dénouement. »

Lucien Rebatet, « Les Décombres », Paris, 1942.