Traduction de l’italien par Gohory, prieur de Marcilly (1571), reprise et modernisée par Edmond Barincou (La Pléiade, 1952), revue par Paul Veyne (1980).
Nicolas Machiavel (1469-1527)
Nicolas Machiavel (1469-1527)

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Chapitre VI. Des principautés nouvelles qui s’acquièrent par les forces d’autrui et par la fortune

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[…] Après que le ducCésar Borgia. eut occupé la Romagne, il trouva qu’elle était commandée par des seigneurs sans grand pouvoir, qui avaient plutôt dépouillé que gouverné leurs sujets, et leur avaient donné l’occasion de se désunir, non de s’unir, si bien que le pays était plein de larcins, de brigandages et d’abus de toute sorte : il pensa qu’il était nécessaire pour le réduire en paix et à l’obéissance […], de lui donner un bon gouvernement. A quoi il préposa messire Remy d’Orque, homme cruel et expéditif, auquel il donna pleine puissance. Celui-ci en peu de temps remit le pays en tranquillité et union, à son très grand honneur. Mais ensuite Borgia, estimant qu’une si excessive autorité n’était plus de saison, et redoutant qu’elle ne devînt odieuse, établit un tribunal civil au milieu de la province avec un sage président et où chaque ville avait son avocat. Et, comme il savait bien que les rigueurs passées lui avaient valu quelque inimitié pour en purger les esprits de ces peuples et les unir tout à fait en son amitié, il voulut montrer que, s’il y avait eu quelque cruauté, elle n’était pas venue de sa part, mais de la mauvaise nature du ministre. Prenant là-dessus l’occasion au poil, il le fit un beau matin, à Cesena, mettre en deux morceaux, au milieu de la place, avec un billot de bois et un couteau sanglant près de lui. La férocité de ce spectacle fit le peuple demeurer en même temps content et stupide […]


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XIII. Des soldats auxiliaires, mixtes et propres au prince

De militibus auxiliariis, mixtis et propriis

Les armes auxiliaires, qui sont l’autre sorte d’armes inutiles, c’est quand on appelle quelque potentat, pour qu’avec ses forces, il nous vienne aider et défendre, comme a fait dernièrement le pape Jules, lorsque voyant la triste figure qu’avaient faite ses bandes mercenaires dans l’entreprise contre Ferrare, il se tourna vers les armes auxiliaires et convint avec Ferdinand, roi d’Espagne, qu’il le viendrait aider avec son armée. Cette sorte d’arme peut bien être bonne et profitable pour elle-même, mais à ceux qui lui font appel, elle est presque toujours dommageable. Car si on perd, on est bien battu, et si on gagne, on demeure leur prisonnier […]
Les Florentins se trouvant tout à fait désarmés, conduisirent dix mille Français à Pise pour prendre la ville et, par ce parti, se mirent en plus grand danger qu’à aucun autre moment de leurs entreprises. L’empereur de Constantinople, pour résister à ses voisins, mit en Grèce dix mille Turcs qui, la guerre finie, n’en voulurent partir, et c’est ainsi que la Grèce devint esclave des Infidèles.

Celui donc qui veut être battu, qu’il s’aide de ces armes, qui sont encore beaucoup plus dangereuses que les mercenaires; car, avec elles sa ruine est certaine, elles sont tout unies et tout accoutumées d’obéir à un autre. Mais les armes mercenaires, quand même elles auraient remporté la victoire, si elles te veulent nuire, il leur faut plus de temps et de meilleures occasions, elles ne sont point unies et ont appelées et payées par toi; un tiers que tu en auras fait chef ne pourra pas prendre tout de suite une si grande autorité qu’il les puisse tourner contre toi. Bref, dans les armées mercenaires, la paresse et la lâcheté à batailler est le plus grand danger, chez les auxiliaires c’est la virtù.

Donc un prince sage évite toujours de telles forces et non pas avec celles d’autrui. Je veux encore remettre en mémoire une histoire de l’Ancien Testament faite pour mon propos. Quand David offrit à Saül d’aller combattre Goliath, le Philistin qui le défiait, Saül, pour lui donner courage l’arma de ses armes; David aussitôt qu’il les eut endossées, les refusa, disant qu’avec elles il pouvait être bien assuré de lui-même et qu’il voulait donc aller à la rencontre de son ennemi avec sa fronde et son couteau.

En conclusion, les armes d’autrui ou te tombent du dos, ou t’accablent, ou t’étouffent. Charles VII, père du roi Louis XI, ayant par sa grande fortune son mérite délivré la France des Anglais, connut cette nécessité de s’armer de ses propres armes et institua en son royaume l’arme de la cavalerie et celle de l’infanterie. Depuis, le roi Louis son fils supprima l’infanterie et commença de prendre à gages les Suisses; faute que les autres rois ont imitée et qui est cause (comme on le voit aujourd’hui) des périls de ce royaume. Ayant donné grande réputation aux Suisses, il a abâtardi toutes ses forces; en abolissant son infanterie, il a fait dépendre ses cavaliers des armes d’autrui : accoutumés à combattre avec les Suisses, ils ont pensé qu’ils ne pourraient plus jamais vaincre sans eux.. De là vient que les Français ne suffisent pas contre les Suisses et sans eux ne se hasardent point contre les autres. Donc les armées des Français sont mixtes, partie mercenaires, partie gens du pays; et ces armes ainsi mi-parties sont de beaucoup supérieures à celles qui sont seulement auxiliaires ou mercenaires, mais de beaucoup inférieures à celles où il n’y a que des sujets. Et suffise l’exemple donné : le royaume de France serait invincible si le bon ordre établi par le roi Charles avait été développé ou préservé. Mais le peu de jugement et de sagesse des hommes leur fait commencer une chose, qui leur paraît de bonne odeur, sans qu’ils voient le venin, qui est caché dessous : comme j’ai dit plus haut des fièvres étiques.

Aussi celui qui en une principauté ne prend pas garde au mal à sa naissance n’est pas vraiment sage; mais peu de gens ont ce don. Et si on veut bien considérer la cause première de la destruction de l’empire de Rome, on trouvera que ce fut d’avoir commencé à prendre à gages les Goths; car dès ce moment-là ils abâtardirent les forces de l’empire; et toute cette virtù qui se perdait de la part des Romains s’en allait aux Goths.

Je conclus, donc, que si une principauté n’a point ses armes à elle, jamais elle ne sera en sécurité; au contraire, elle est toute dépendante de la fortune, puisqu’elle n’a rien qui, avec loyauté, la défende en l’adversité […] Les forces propres sont celles qui sont composées de sujets ou de citoyens ou de gens que tu auras faits toi-même; toutes les autres sont mercenaires ou auxiliaires […] »

Nicolas Machiavel, Le Prince (Il Principe), 1513 dans Le Prince et autres textes, Préface de Paul Veyne, Folio-Gallimard, 1980, 1987, p. 90-94.

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XXIII. Comment on doit fuir les flatteurs

Quomodo adulatores sint fugiendi

Je ne veux pas omettre une grande faute sur une matière d’importance, faute dont les princes se défendent rarement, s’ils ne sont très sages, ou bien avisés à savoir faire un choix. Ce sont les flatteurs, dont les cours sont pleines; car les hommes se complaisent tant en soi-même et s’abusent de telle manière qu’à grand-peine se sauvent-ils de cette peste; et lorsqu’on veut s’en défendre, on risque un autre danger, le mépris. Car il n’y a pas d’autre moyen de te garder des flatteries, sinon de donner à entendre qu’on ne te déplaira pas en disant la vérité; mais dès que chacun peut te dire la vérité, c’est le respect qui s’en va. Ce pourquoi le prince prudent doit user d’un troisième moyen, choisissant en son État des gens sages, auxquels seuls il donnera liberté de lui dire la vérité, et de ce qu’il leur demandera seulement, non d’autres choses; mais il doit les interroger de tout et ouïr leurs opinions; et puis conclure là-dessus, à part soi […] et dans ces conseils […] se comporter de manière que chacun sache que, plus librement on parlera, plus cela lui sera agréable; en dehors de ces gens-là, il doit n’entendre personne, poursuivre toujours ce qu’il aura résolu et être entier en ses résolutions. Qui fait autrement ou est perdu par les flatteurs, ou change souvent d’avis selon la diversité de ceux qu’il entend : d’où vient qu’il est peu estimé.

[…] Dom Luca, familier de MaximilienMaximilien 1er d’Autriche, empereur du Saint-Empire., empereur à présent régnant, parlant de Sa Majesté, disait qu’elle ne prenait le conseil de personne, et toutefois ne faisait jamais rien à sa fantaisie, ce qui signifiait qu’il se gouvernait au contraire de ce qui est dit ci-dessus. Car l’empereur est homme fort secret, ne communiquant ses desseins à personne et ne prenant avis de quiconque; mais lorsqu’il veut les mettre à exécution, ils commencent d’être […] découverts, ils commencent aussi d’être contredits par ceux qu’il a à l’entour de lui; et lui, comme trop doux, les abandonne. De là vient que ce qu’il fait un jour, il le défait l’autre, et qu’on ne comprend jamais ce qu’il veut ou délibère de faire, et que l’on ne se peut fonder sur ses décisions.

Partant, un prince doit toujours prendre conseil, mais quand il veut et non au gré des autres; au contraire, il doit ôter l’envie à chacun de lui donner conseil s’il ne le lui demande. Aussi doit-il être de son côté grand demandeur et puis patient écouteur de toutes vérités, et s’il sait que quelqu’un, par certain respect, ne les lui dit pas, s’en fâcher. Et si certains estiment que tel prince doit sa réputation de sagesse non à sa nature, mais aux bonnes têtes qu’il a autour de lui, assurément ils se trompent bien fort. Car cette règle générale n’est jamais en défaut, qu’un prince, s’il n’est sage de soi-même, ne saurait être bien conseillé, à moins que d’aventure il ne se repose et remette entièrement sur un seul qui le gouverne en tout, et que celui-là soit homme fort sage. Et ce cas pourrait bien advenir, mais il serait de petite durée, parce qu’un tel gouvernement en peu de temps le dépouillerait de ses États. D’autre part, s’il prend avis de plusieurs conseillers, jamais il ne les trouvera d’accord, et lui, s’il n’est de très bon jugement, ne pourra les accorder; parmi ses conseillers, chacun pensera à son profit particulier et lui ne les saura corriger ni connaître. Or, il ne s’en trouve point d’autres; car les hommes toujours se découvrent à la fin méchants, s’ils ne sont par nécessité contraints d’être bons. Ce pourquoi je conclus que les bons conseils, qu’ils soient de qui on voudra, procèdent de la sagesse du prince et non pas la sagesse du prince des bons conseils.»

Nicolas Machiavel, Le Prince (Il Principe), 1513 dans Le Prince et autres textes, Préface de Paul Veyne, Folio-Gallimard, 1980, 1987, p. 133-135.

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XXXVII. Des désordres causés à Rome par la loi agraire; qu’il est très dangereux dans une république de faire une loi qui ait un effet rétroactif et qui détruise une ancienne coutume de l’État

Essayer dans une république de corriger un abus fortifié par le temps, et pour cela proposer une loi qui ait un effet rétroactif, c’est montrer peu de sagesse; c’est, comme nous l’avons vu, accélérer les maux où l’abus déjà vous conduisait. En temporisant, ou les progrès du mal sont plus lents, ou bien il se consume de lui-même avant d’arriver à son terme.»

Nicolas Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, Livre premier (Discorsi sopra la prima deca di Tito Livio), 1513-1520 dans Le Prince et autres textes, Préface de Paul Veyne, Folio-Gallimard, 1980, 1987, p. 133-135.

Sur Clio-Texte, d’autres extraits sur Machiavel la politique au XVIe s., dans le fichier sur l’absolutisme en France.

Nicolas Machiavel, Le Prince (Il Principe), 1513 dans Le Prince et autres textes, Préface de Paul Veyne, Folio-Gallimard, 1980, 1987, p. 64-65.