Jacques Attali, <em>Verbatim, vol. I (1981-1986)}</em>, Fayard, 1993.
Jacques Attali, Verbatim, vol. I (1981-1986)}, Fayard, 1993.

Premières découvertes


Jeudi 21 mai 1981

A 9 heures, François Mitterrand arrive à l’Élysée où il est accueilli par Valéry Giscard d’Estaing. L’entretien dure trois quarts d’heure. Giscard demande qu’on prenne soin de quelques collaborateurs, dont Jacques Wahl et Alexandre de Marenches, patron du SDECEServices de renseignement français qui précéda la DGSE.. II annonce la mort prochaine de Brejnev et son remplacement probable par Tchernenko, fait part des recherches secrètes menées par Elf sur de nouveaux procédés de prospection pétrolière, de l’attaque que Sadate prépare contre la Libye, et du détail des diverses formes de coopération nucléaire avec les États-Unis. Il lui transmet les procédures d’emploi de l’arme nucléaire.

Valéry Giscard d’Estaing : On est prisonnier ici.

François Mitterrand : Vous n’avez commis qu’une seule erreur dans votre campagne, celle de vous représenter.

Les membres de l’« antenne présidentielle » s’éparpillent dans les bureaux. Pas moi. Nul, hormis Pierre Bérégovoy qui vient d’être nommé secrétaire général de l’Élysée, n’a de titre à le faire. A la demande de Bérégovoy, Jacques Fournier s’installe dans le bureau jouxtant le sien, au premier étage. André Rousselet lorgne sur le bureau d’angle qu’occupait Giscard […] et Michel Vauzelle se voit dans celui du porte-parole […]

Dans le grand bureau central du premier étage, celui qu’occupèrent Pompidou et de Gaulle, le Président reçoit Marceau Long, secrétaire général du gouvernement en poste depuis trois ans, et signe le décret de nomination de Pierre Mauroy, qui s’installe à Matignon.

Puis il descend pour la cérémonie d’intronisation au cours de laquelle il doit prêter serment devant Roger Frey et l’ensemble des corps constitués : « Que cet homme soit devenu président du Conseil constitutionnel et que ce soit devant lui que j’aie à prêter serment dit tout de ce régime… »

Jacques Attali, Verbatim, vol. I (1981-1986), Fayard, 1993, p. 21.

Rituel politique du discours devant «l’Histoire»


Il prononce alors son discours :

« En ce jour où je prends possession de la plus haute charge, je pense à ces millions et ces millions de femmes et d’hommes, ferment de notre peuple, qui, deux siècles durant, dans la paix et la guerre, par le travail et par le sang, ont façonné l’Histoire de France, sans y avoir accès autrement que par de brèves et glorieuses fractures de notre société.

C’est en leur nom d’abord que je parle, fidèle à l’enseignement de Jaurès, alors que, troisième étape d’un long cheminement après le Front populaire et la Libération, la majorité politique des Français démocratiquement exprimée vient de s’identifier à sa majorité sociale.

J’adresse mes vœux personnels à M Valéry Giscard d’Estaing. Mais ce n’est pas seulement d’un homme à l’autre que s’effectue cette passation de pouvoirs, c’est tout un peuple qui doit se sentir appelé à exercer les pouvoirs qui sont en vérité les siens.

De même, si nous projetons notre regard hors de nos frontières, comment ne pas mesurer le poids des rivalités d’intérêts et les risques que font peser sur la paix de multiples affrontements ? La France aura à dire avec force qu’il ne saurait y avoir de véritable communauté internationale tant que les deux tiers de la planète continueront d’échanger leurs hommes et leurs biens contre la faim et le mépris… […]»

Puis le Président monte à l’Arc de Triomphe.

Jacques Attali, Verbatim, vol. I (1981-1986), Fayard, 1993, p. 21-22.

Installation


A Matignon, Michel Rocard conseille à Pierre Mauroy de dévaluer ou de faire sortir le franc du SME, « pour prendre du champ » Mauroy hésite et téléphone à François Mitterrand, revenu à l’Élysée […] Le Président refuse : « On ne va pas mêler les genres ni brouiller les images. Cela peut attendre une semaine. » Le Premier ministre propose alors d’instaurer le contrôle des changes. François Mitterrand accepte.

François Mitterrand n’a pas encore décidé où installer son bureau : au rez-de-chaussée, où il a toujours connu les Présidents de la IVe République ? Dans celui du général de Gaulle, au premier étage, comme Michel Vauzelle le lui conseille ? Mais il n’en aime ni les meubles, ni les issues, ni l’exposition. Dans l’ensemble, il trouve l’Élysée trop petit – « C’est la plus petite résidence présidentielle d’Europe » – et rêve d’un déménagement aux Invalides […]

Au début de l’après-midi, le Président me fait appeler. Comme toujours, tout en feuilletant son courrier, il réfléchit à haute voix :

« Cela va être dur. Très vite, la droite va se reprendre et les illusions de la gauche vont se dissiper. Il faut dissoudre l’Assemblée. Rocard, Badinter et Colliard sont contre. Mais les juristes ne comprennent jamais rien à la politique. Ils veulent que la droite renverse d’abord un gouvernement que je nommerai ! On ne peut attendre. Il faut nous donner vite les moyens de gouverner ; sinon, l’enthousiasme retombera et on ne pourra installer nos réformes. »

Jacques Attali, Verbatim, vol. I (1981-1986), Fayard, 1993, p. 22.

Continuité de l’État


Il tombe sur un télégramme de félicitations de Juan Carlos.

– Comme c’est gentil ! J’aimerais lui parler. Vous pouvez voir ça ?

Je passe à côté, dans le secrétariat vide dont le pupitre téléphonique m’est étranger. Tâtonnant, je trouve une touche reliant au standard […]

– Le Président de la République voudrait parler au Roi d’Espagne… La réponse vient, calme et claire :

– Je vous le passe sur quel poste ?

Si bien peu d’erreurs furent commises cette année-là, c’est parce qu’il y avait partout des hommes qui, comme ce standardiste, surent assurer à leur poste la continuité de l’État.

Jacques Attali, Verbatim, vol. I (1981-1986), Fayard, 1993, p. 22.

Éminences grises et maroquins


Gaston Defferre tient absolument à être ministre. II est le plus jeune d’esprit de tous les postulants. La présidence de l’Assemblée, que François Mitterrand lui suggère, ne le tente pas du tout. Maurice Faure, au contraire, ne souhaite absolument pas être au gouvernement. II sera garde des Sceaux. Rocard rêve de l’Éducation nationale, il aura le Plan. Savary songe aux Affaires étrangères, il recevra l’Éducation nationale. François Mitterrand refuse à Jacques Delors de se choisir un secrétaire d’État au Budget et lui impose Laurent Fabius comme ministre-délégué. La plupart des autres ministres, dont Jack Lang, apprendront leur nomination par la radio.

Conformément à la Constitution, François Mitterrand reçoit Alain Poher, qu’il n’apprécie guère, et Jacques Chaban-Delmas, qu’il respecte. Il les consulte pour la forme, puis dissout l’Assemblée.

La droite, assommée par sa défaite […], annonce des candidatures uniques dans plus des trois quarts des circonscriptions. Chacun escompte une dévaluation pour demain. Resserrement du contrôle des changes. Le taux directeur de la Banque de France passe à 22 %.

Le Président me demande d’être son « Conseiller spécial » […] Il ajoute : « Vous occuperez le bureau d’à côté » – celui où se tenaient les aides de camp de De Gaulle.

Je m’installe. Dans le tiroir de droite, je trouve un mot très amical de François Polge de Combret qui occupait ce bureau sous Giscard, comme s’il avait prévu qu’il me serait destiné. Le tiroir de gauche est plus court : le bureau fut celui de tous les Présidents de la République jusqu’à Vincent Auriol, lequel y avait fait dissimuler le magnétophone qui lui permit ultérieurement d’alimenter ses mémoires.

Samedi 23 mai 1981

Première – et dernière – réunion du « cabinet » de François Mitterrand dans son propre bureau. Il y a là Pierre Bérégovoy, André Rousselet, Michel Vauzelle, Nathalie Duhamel, Hubert Védrine, Alain Boublil, Jacques Fournier.

Le Président: « Le cabinet n’existe pas. Chacun de vous est mon collaborateur direct. »

Jacques Fournier visite l’Élysée en quête d’un bureau convenable. Stupeur : en dehors des quatre du premier étage, tous les autres bureaux des collaborateurs sont sales et sinistres. Il y avait en somme ici la demeure du Prince et les « communs ».

Delors se démène pour obtenir que, dans les décrets d’attributions, Laurent Fabius lui soit subordonné. En vain.

Jacques Attali, Verbatim, vol. I (1981-1986), Fayard, 1993, p. 23-24.

Présidence


Dimanche 24 mai 1981

François Mitterrand accepte la suggestion de Claude Cheysson d’envoyer deux ambassadeurs en mission dans le monde arabe : Serge Boidevaix se rend à Amman, Jacques Andreani au Caire […] Deux grands professionnels qui contribuent à remettre le Quai en marche, avec Claude Cheysson.

Charles Hernu obtient de François Mitterrand le report des essais nucléaires à Mururoa.

Helmut Schmidt est à Paris. François Mitterrand et lui se rencontrent pour la première fois depuis 1977. Schmidt qui, en février, avait déclaré en public : « La victoire de Mitterrand ? Ne me parlez pas de malheur ! » réaffirme la solidarité monétaire franco-allemande. Il réclame le soutien de la France à l’installation en Allemagne des Pershing américains, prévue en décembre 1983 en réponse à l’installation par l’URSS, à partir de 1977, de SS 20 en Europe de l’Est. A l’initiative de Schmidt, l’OTAN avait décidé en 1979 de placer les Soviétiques devant ce marché : soit ils retirent leurs SS 20, soit l’OTAN déploiera, à partir de décembre 1983, 108 Pershing II en Allemagne, d’une portée de 1 800 km, et 464 missiles de croisière (d’une portée de 2 500 km) en Grande-Bretagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Belgique et en R.F.A., chacun équipé d’une tête nucléaire.

Schmidt avait demandé au Président Carter […] de prendre cet engagement. Giscard avait tergiversé, redoutant d’entraîner la France dans les négociations de désarmement entre Américains et Soviétiques.

Ce soir, François Mitterrand accepte : la solidarité franco-allemande sera la clé de sa politique étrangère. Si Schmidt lui avait demandé de prendre une attitude hostile au déploiement des Pershing […] peut-être l’aurait-il fait aussi pour raison de solidarité. Il plaide cependant pour qu’une négociation entre les deux Grands aboutisse à ne pas les installer.

225 SS 20 sont actuellement déployés, dont les deux tiers visent l’Europe. Le temps de vol des Pershing II (six à huit minutes) pour atteindre l’URSS depuis l’Europe est du même ordre que celui des missiles stratégiques tirés depuis les sous-marins soviétiques quand ils sont proches des côtes des États-Unis. Moscou restera hors d’atteinte de deux tiers des Pershing.

Après le dîner, le Président fait un compte rendu de cet entretien à quelques-uns de ses collaborateurs. Il le refera rarement.

Lundi 25 mai 1981

Deux avocats […] traversent mon bureau pour entrer dans celui de François Mitterrand : ils viennent sans angoisse solliciter la grâce de Philippe Maurice, condamné à mort il y a deux ans pour le meurtre d’un policier. Six autres condamnés attendent leur exécution. François Mitterrand les graciera l’un après l’autre jusqu’à l’abolition de la peine capitale.

Suivant le conseil de son frère, le général Mitterrand, président de la SNIAS, François Mitterrand nomme le général Saulnier chef de son état-major particulier : « On ira ensemble au PC Jupiter. Mais est-ce urgent ? Puis-je prendre deux ou trois jours ? » Saulnier : « Non, ce n’est pas urgent. En cas de nécessité, tout est prévu. »

Le Président envoie son frère à Ryad remettre un message au Roi Khaled. Celui-ci invite le Président à se rendre en Arabie Saoudite « au plus vite ».

Le franc se stabilise. Les taux d’intérêt nominaux et réels sont, dans tous les pays, égaux ou proches de leurs records historiques […]

Dans une note, Gaston Defferre signale au Président « l’urgence et l’extrême gravité du problème au Pays basque ». Il réclame une réunion rapide sur ce sujet.

Mardi 26 mai 1981

Des hommes neufs, n’ayant pas la moindre idée des rouages de l’État, s’installent à l’Élysée. Autour du Président, quatre équipes s’organisent. Celle d’André Rousselet, chargé des affaires policières et des médias. Celle de Pierre Bérégovoy, chargé des rapports avec l’administration et le gouvernement. La mienne, chargée des sommets internationaux et « d’avoir des idées ». Enfin, l’état-major particulier que dirige le général Saulnier. Avec moi, quatre collaborateurs : Jean-Louis Bianco, Pierre Morel, Ségolène Royal et François Hollande […]

Mercredi 24 juin 1981

[…] Hernu obtient du Président que Charles Fiterman n’ait pas d’attributions en cas de mobilisation des transports. De même pour Ralite à la Santé.

Pour préparer la réforme de l’audiovisuel, on décide de demander un rapport à une commission. Un écrivain, haut fonctionnaire, Pierre Moinot, est choisi pour 1a présider. Georges Fillioud essaiera de faire passer ses idées par le biais de cette commission.

Vendredi 26 juin 1981

[…] Dépôt de bilan du groupe textile Agache-Willot. Dix mille emplois sont concernés. Premier grand dossier industriel à traiter d’urgence. Faut-il subventionner ? Accepter la faillite ? Nationaliser ?

Le Président laisse là-dessus les coudées franches au gouvernement. Il eût suffi qu’il en décide autrement pour que ce dossier – puis, s’il l’avait voulu, toute la politique industrielle – passe aux mains de son cabinet. Nul n’aurait pu l’empêcher […]

Jacques Attali, Verbatim, vol. I (1981-1986), Fayard, 1993, p. 24-47.