Depuis son fameux discours du 4 mars 2025 au Sénat, les analyses sur la situation internationale du sénateur Claude Malhuret connaissent un large écho qui dépasse les frontières de l’Hexagone et sont reprises et commentées par les médias étrangers, particulièrement par ceux des États-Unis.

Qu’on soit ou non d’accord avec ses analyses, Claude Malhuret est passé maître dans l’écriture de beaux discours politiques : son sens de la formule-choc et du trait d’esprit est mis au service d’une analyse profonde de la situation géopolitique du moment, l’affirmation de convictions politiques fortes débouchant sur un plan d’action à long terme. C’est ce qu’on appelle, nous semble-t-il, « faire de la politique », au sens noble du terme.

Le discours présenté ici obéit à ce schéma. Il a été prononcé par Claude Malhuret, devant le Sénat et le premier ministre Sébastien Lecornu, lors de la séance du 25 mars 2026 consacrée à la position de la France dans la guerre au Moyen-Orient, déclenchée le 28 février 2026 par les frappes d’Israël et des États-Unis contre l’Iran.

Un mois et demi plus tôt, le 19 janvier 2026, Claude Malhuret avait déjà abordé la politique étrangère étasunienne, du haut de la tribune du Sénat. Mais c’était avant qu’un « fou dangereux [Donald Trump] ait allumé au Proche-Orient une autre mèche qui remet à nouveau en cause l’équilibre international ».

Il est intéressant de lire ce discours actuel à la lumière de ceux du 4 mars 2025 et du 19 janvier 2026 : au-delà des saillies assassines contre les adversaires politiques (Poutine et Trump en tête), c’est à un sursaut de l’Europe démocratique que Malhuret appelle, afin d’échapper à « la vassalisation par nos alliés ou la soumission à nos ennemis ».

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Monsieur le président,

monsieur le Premier ministre,

mesdames, messieurs les ministres, mes chers collègues,

En février 2022, un fou dangereux, ivre de grandeur, a allumé en Ukraine une mèche qui a fait exploser un baril de poudre et bouleversé l’ordre mondial. La guerre devait durer une semaine, elle entre dans sa cinquième année.

En février 2026, un autre fou dangereux a allumé au Proche-Orient une autre mèche qui remet à nouveau en cause l’équilibre international. La guerre devait elle aussi durer une semaine. Un mois plus tard, le monde entier se pose la question : que va-t-il se passer ? La réponse est simple, courte et précise est la suivante : Dieu seul le sait.

Il y a un an, ici même, je comparais la présidence de Trump à la cour de Néron. Je me trompais, c’est la cour des Miracles : un antivax, ancien héroïnomane, est ministre de la santé ; un climatosceptique, ministre de l’écologie ; un animateur télé alcoolique, ministre des armées  ; une ancienne agente du Qatar, ministre de la justice ; une groupie de Poutine, ministre de la sécurité nationale.

Un proverbe turc dit : « Quand un clown s’installe dans un palais, il ne devient pas roi. C’est le palais qui devient un cirque. »

Cette fine équipe a décidé de créer un concurrent de l’ONU. Depuis que son Conseil de la paix existe, Trump a déclenché plus de frappes militaires que Biden durant tout son mandat. Chaque fois que l’affaire Epstein ressurgit, les bombes explosent quelque part dans le monde et font diversion.

Bombarder plus pour gagner plus. Il n’y a pas un pays où Trump n’ait profité de la situation pour s’enrichir, sans jamais oublier sa famille : Boeing personnel offert par le Qatar, investissements dans tous les projets du Golfe ou d’ailleurs, manipulation des cours de bourse dont bénéficient quelques initiés. Un seul de ces conflits d’intérêts aurait provoqué ici une procédure immédiate de destitution. Mais nous ne sommes pas ici, nous sommes dans l’Amérique Maga (Make America Great Again) : la conduite des affaires publiques au service des intérêts privés.

Après les droits de douane, le Groenland, le lâchage de l’Ukraine, l’humiliation des alliés, l’aller-retour inefficace au Venezuela et tant d’autres, une nouvelle aventure insensée commence.

Que l’on me comprenne bien : je suis le dernier à me plaindre de la décapitation du régime des mollahs et le premier à réclamer la liberté pour le peuple iranien. Mais quelle est la stratégie pour y parvenir ? Les dégâts collatéraux, y compris pour les Iraniens, ont-ils été mesurés ? La réponse est la suivante : il n’y a pas de stratégie et les dégâts collatéraux sont passés par pertes et profits. Tout comme lorsqu’en janvier Trump a appelé les Iraniens à descendre dans la rue pour les laisser ensuite se faire massacrer par les bassidjis.

Après le prétexte de la bombe atomique iranienne imminente, contredite par la directrice du renseignement national américain elle-même, puis l’argument du changement de régime, c’est Marco Rubio qui finalement crache le morceau : « Nous y sommes allés parce que nous avons suivi Nethanyahou. » Autrement dit, « nous n’avons aucun objectif propre ».

Trump s’est assis sur les avertissements des rares qui ont eu le courage de lui dire ce qui allait à l’évidence se passer : le blocage du détroit d’Ormuz, l’extension de la guerre à tout le Proche-Orient, et enfin les contrecoups dans le monde entier.

Dans une dernière intox dont le seul but est de calmer le prix du pétrole et les bourses qui chutent, Trump annonce que des négociations sont en cours. Le président du Parlement iranien dément dans les heures qui suivent. C’est la première négociation internationale où l’une des parties découvre qu’elle négocie en regardant le journal télévisé.

Les pétroliers sont bloqués dans le Golfe, les Émirats ferment leur espace aérien, les influenceurs sur la plage à Dubaï supplient qu’on vienne les rapatrier, les raffineries et les champs de pétrole sont en feu. Après avoir rassemblé la plus puissante armée du monde, échoué à gagner une guerre contre une puissance moyenne, exploser le prix du pétrole et du gaz et tenu des discours sans queue ni tête, le golfeur de Mar-a-Lago avoue sans honte être stupéfait par la riposte iranienne, pourtant parfaitement prévisible, et appelle à l’aide ses alliés qu’il insultait hier. Et ceux-ci lui répondent : « Vous n’avez consulté personne, vous n’avez pas de plan et nous n’avons aucune raison de vous suivre à l’aveugle dans le brouillard. »

Trump, le seul éléphant au monde qui se promène avec son propre magasin de porcelaine, n’a plus le choix qu’entre deux solutions, aussi mauvaises l’une que l’autre : se retirer piteusement en prétextant, sans convaincre personne, avoir atteint ses objectifs, ou déclencher l’escalade avec les résultats connus d’avance depuis le Vietnam, l’Irak ou l’Afghanistan, l’enlisement et, à la fin, le départ honteux, laissant alors à l’époque le champ libre aux communistes, à Daech ou aux taliban.

Le problème de l’Europe, c’est qu’elle ne peut stopper un désastre avec de belles phrases en suppliant Israël et le Hezbollah de ranger leurs armes et en déclarant qu’ Ormuz n’est pas notre guerre. C’est vrai, mais cela ne fait que souligner notre impuissance.

À court terme, la position de la France est la bonne. Nous ne participons pas à une offensive sans but, sans stratégie et sans visibilité, mais nous tenons nos engagements internationaux en protégeant nos alliés dans le Golfe et en Méditerranée et en étant prêts à concourir à la libre navigation dans le détroit, car nous sommes le seul pays européen à avoir conservé des forces aéronavales opérationnelles. Cette position doit être soutenue.

Mais il va bien falloir aussi que les Vingt-Sept commencent à résoudre leurs problèmes urgents et graves. Les guerres en Ukraine et au Proche-Orient nous envoient un message simple et clair : nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. De Gaulle l’avait compris le premier voilà soixante ans. Son message a été oublié par les Européens. Il est plus que temps d’en tenir enfin compte.

L’Europe a devant elle trois défis majeurs : garantir sa propre sécurité, produire un système de décision efficace, et s’inscrire dans la grande révolution technologique, cognitive et financière du XXIe siècle. Sinon l’alternative sera simple : la vassalisation par nos alliés ou la soumission à nos ennemis.

L’objectif : devenir une Europe puissance militaire, par un réarmement qui suppose une réindustrialisation et des investissements massifs, une Europe puissance politique avec, entre autres, l’extension des décisions à la majorité qualifiée et, enfin, de redevenir une Europe puissance économique et commerciale par la mise en œuvre des rapports Draghi et Letta.

Tout le monde le sait, mais peu de choses se passent. En 2022, on nous a dit que l’Europe entrait en économie de guerre. Quatre ans plus tard, les commandes ne sont pas à la hauteur. Le grand œuvre européen, le marché unique, reste loin des objectifs de 1993. Quant à la révolution technologique, nous sommes à des années-lumière de la mise en place des instruments financiers indispensables pour rattraper les États-Unis et la Chine.

La France occupe une place paradoxale dans cette problématique. Elle est le pays européen qui comprend le mieux la situation, le seul qui ait conservé une armée autre que symbolique et une force de dissuasion. Mais elle est aussi aujourd’hui, après quarante années de démagogie et de promesses intenables, en grande difficulté budgétaire. John Adams, le deuxième président des États-Unis, disait : «  il y a deux façons […] d’asservir une nation : l’une est par les armes, l’autre par la dette ».

Malgré ces difficultés, vous nous avez annoncé, monsieur le Premier ministre, une augmentation sensible des budgets de la loi de programmation militaire et une actualisation de ses objectifs, après que vous l’ayez déjà fait il y a trois ans. C’est un effort que je tiens à saluer, mais c’est aussi un défi.

La campagne pour l’élection présidentielle commencera bientôt. La démagogie des deux extrêmes, qui ne cesseront d’appeler à la gabegie financière et d’expliquer que l’on peut avoir le beurre et l’argent du beurre, fera peser sur les candidats raisonnables un terrible handicap. Pourtant, il est impératif de relever le double défi de notre sécurité et de la remise en ordre de nos dépenses publiques.

La question cruciale qui se pose aujourd’hui est la suivante : comment en convaincre nos concitoyens ?

Intervention de Claude Malhuret au Sénat, mercredi 25 mars 2026