Dans les années 1870, Louis Pasteur [1822-1895] explore les maladies infectieuses. Ses découvertes lui permettent de fonder l’immunisation. En 1880, sa méthode expérimentale étant au point, il décide de l’appliquer à l’étude d’une maladie humaine. Il choisit la rage parce qu’elle affecte non seulement l’homme, mais aussi l’animal sur lequel il peut expérimenter (source : Institut Pasteur).

Le 6 juillet 1885, Louis Pasteur reçoit un jeune alsacien Joseph Meister, mordu plus d’une dizaine de fois par un chien enragé. Secondé par deux médecins qui l’encouragent, Vulpian et Grancher, il accepte de tenter la vaccination pour la première fois malgré ses propres doutes et réticences. Cette expérience est une réussite : Joseph Meister ne contracte pas la rage. Peu de temps après, Louis Pasteur réitère avec succès cette première tentative. Après avoir rendu public ses premiers résultats, la nouvelle de son succès se répand en France et en Europe.

Contrairement à une légende tenace qui fait son grand retour actuellement sur les réseaux sociaux, si la majorité de l’opinion publique est enthousiaste, quelques voix s’élèvent pour critiquer Pasteur de manière plus ou moins virulente et honnête. Si certains interrogent Pasteur sur sa méthode et la conteste sur le plan scientifique, d’autres n’hésitent pas à aller plus loin et l’attaquent sur le plan moral et déontologique, et  instrumentalisent la mort de quelques rares patients, dont Louise Pelletier en mars 1886, pour remettre violemment en question le principe même de la vaccination.


Extrait n°1 : l’hostilité du monde médical vis-à-vis de Pasteur, d’après le professeur Jacques-Joseph Grancher (1894)

Jacques-Joseph Grancher () est un pédiatre français originaire de Felletin (Creuse). Reconnu pour ses recherches sur la tuberculose, il est également un pionnier de la prévention de cette dernière chez les enfants. En 1885, il participe, avec Louis Pasteur et Alfred Vulpian, à la première vaccination contre la rage. En 1894, dans la revue Nice Médical, il revient sur l’ambiance régnant à l’époque dans le milieu médical contre Louis Pasteur.

« Nous eûmes bientôt l’occasion trop fréquente d’étudier la rage humaine même sur nos inoculés, car la vaccination antirabique ne réussit pas toujours. Le premier échec fut celui de Louise Pelletier. D’autres suivirent, mais assez rares, au début des inoculations, si bien qu’en juin 1886 j’avais fait plusieurs centaines de vaccinations avec un très petit nombre d’insuccès. Mais vers la fin de cette même année, quelques insuccès nouveaux enhardirent les adversaires de M. Pasteur. Et ils étaient légion !
Dans quelques journaux de la presse politique, on put lire sous cette rubrique : les Victimes de M. Pasteur, l’histoire envenimée des insuccès vrais ou faux de la méthode. La presse médicale restait muette et attentive, sauf un journal qui criblait M. Pasteur et ses collaborateurs d’épigrammes et d’injures. Il faut bien l’avouer, la grande majorité des médecins ne croyait pas à la vaccination antirabique. Les uns par ignorance déclaraient a priori « qu’ils n’avaient pas confiance» ; d’autres plus éclairés trouvaient que ce «chimiste », M. Pasteur, avait un peu trop bousculé leurs connaissances. Eh quoi ! les virus ne sont plus des virus, et quand un virus a pénétré dans l’économie, on peut encore vacciner ! « Mais la tradition séculaire enseigne tout le contraire et M, Pasteur se trompe » […]

À la Faculté, où j’étais professeur depuis deux ans, je surprenais quelquefois de singuliers colloques. Un jour, j’allais dans la salle d’examen chercher un dossier et j’entendis un de mes collègues crier à très haute voix: «Oui, Pasteur est un assassin ! Il ne guérit pas la rage, il la donne ! ». J’entrai, et le groupe composé de cinq professeurs se dispersa sans me dire un mot. Un autre jour, un de mes collègues m’aborda et me demanda ironiquement si la souscription, ouverte récemment pour l’Institut antirabique, suffirait à payer les indemnités dues aux victimes du traitement pastorien ».

Source :

extrait de l’article : « Pathologie générale expérimentale, influence des travaux de M. Pasteur sur la médecine contemporaine par le professeur Grancher (suite) – IV La rage , revue Nice Médical, organe officiel de la société de médecine et de climatologie de Nice, Nice, imprimerie Gauthier et Cie, n°5, février 1894, pp. 78-79.


Extrait n° 2 : la critique d’un médecin anonyme

Dans une brochure publiée anonymement en 1886, un médecin soulève un certain nombre de questions concernant les expérimentations de Pasteur. Révélatrice de la méconnaissance de la rage qui touche le monde rural, elle débute paradoxalement sur une citation de l’un des deux médecins ayant encouragé Pasteur en 1885 : le neurologue Alfred Vulpian [1826-1887] : « j’ai toujours réagi pour ma part contre les déplorables tendances à appliquer d’une façon prématurée à la pathologie les données encore incertaines de la physiologie expérimentales« . L’auteur de la brochure qui cache mal son hostilité, voire sa jalousie, traduit ici l’idée selon laquelle on manque alors de recul pour apprécier la réussite de Pasteur et que, par conséquent, il faut rester prudent.

« Quelques-uns de nos amis nous ont parfois reproché la réserve et même les critiques plus ou moins acerbes avec lesquelles nous avons accueilli les étonnantes communications faites par M. Pasteur à la presse politique, puis à l’Académie des sciences et à l’Académie de médecine. Nous allons nous efforcer aujourd’hui d’expliquer à nos amis les raisons qui ont dicté nos appréciations et notre conduite. […]

On donne encore comme signe de la rage chez le chien quelques symptômes communs à un grand nombre de maladies de la race canine, tels que la tristesse, l’oeil hagard, la perte d’appétit, etc. Mais, nous le répétons, la rage canine ne se manifeste par aucun signe anatomo -pathologique ; les symptômes de cette affection sont vagues et mal définis […]. Nous affirmerons donc, jusqu’à preuve du contraire, que rien n’établit que les chiens qui ont mordu Meister et Jupille étaient enragés et qu’il n’est par conséquent pas démontré que ces deux individus ainsi que les 1500 autres donnés comme guéris étaient vraiment atteints de la rage. […]

Comment ! L’inoculation est plus grave lorsque le virus est porté plus profondément dans le système ! Voilà qui renverse toutes les idées reçues. J’avais cru jusqu’à ce jour que le vaccin s’inoculait quelle que soit la profondeur de la piqûre. On nous a même toujours conseillé de préférer l’inoculation peu profonde comme beaucoup plus sûre. Tout cela est peut-être changé : mais je serais heureux de connaître à cet égard l’opinion de la Commission de la vaccine à l’Académie de médecine. […]

Je supplie donc mes confrères de modérer leur enthousiasme et je crois qu’il est convenable d’apporter quelques réserves.
On me dit : « La France n’a qu’un grand homme et vous cherchez à le déprécier » Mais c’est dans l’intérêt même du Grand Homme que les réserves me semblent nécessaires, indispensables. Pensez donc comme il serait cruel aux yeux de l’Étranger de reconnaître que nous avons été trop loin, que la méthode est imparfaite, et quelle amère déception pour notre patrie et pour nous-même si, dans un an, la méthode Pasteur était abandonnée ou démodée ! […]

Nous aurons à parler plus tard des procédés à l’aide desquels M. Pasteur et ses amis ont appelé l’attention des gens du monde sur leur découverte. Quoique cette question sorte un peu du cadre purement scientifique, nous croyons nécessaire de mettre au grand jour certains agissements qui nous paraissent de nature à compromettre sérieusement la dignité de notre profession ».

Source :

La rage, questions à M. Pasteur par un médecin, Paris, 1886, 19 pages, extraits.


Extrait n° 3 : Pasteur, un maniaque doublé d’un escroc

En 1886, un médecin se cachant derrière le pseudonyme d’Alceste fait paraitre une brochure farouchement opposée à Pasteur. Il accuse ce dernier de se faire de l’argent sur une maladie inexistante et de se livrer à des actes de cruautés envers les animaux en général et le chien en particulier. Ici l’auteur, qui ne se livre à aucune démonstration scientifique, prend soin de jouer avec l’ignorance du lecteur de l’époque qui ne lit pas les débats publiés dans le Bulletin de l’académie des sciences.

A qui doit-on ces craintes chimériques ? À M. Pasteur, au grand Pasteur qui n’a pas trouvé le moyen de guérir de la rage, mais a la rage de vouloir guérir quand même, non pour le bien de l’humanité, mais pour son intérêt particulier. Et il faut que beaucoup d’autres intérêts particuliers soient liés au sien pour être défendu avec tant de chaleur, de générosité par d’autres savants, qui le proclament le savant des savants pour une découverte qui n’existe pas, mais qui ressemble tout simplement à une mauvaise farce. Rien n’est prouvé, mais on l’acclame comme un grand prodige de la science.

Extrait page 9

On glorifie M. Pasteur, comme ayant trouvé un remède pour guérir de la rage. Mais le remède a été trouvé avant lui, et jamais, pour les savants qui ont fait cette heureuse découverte, il n’est venu à l’idée de personne de leur faire voter des rentes perpétuelles par une Assemblée quelconque. Ils le méritaient aussi bien que M. Pasteur. Il faut convenir que ce dernier a toutes les réussites, excepté la réussite des découvertes pour lesquelles on le loue, mais qui ne sont pas encore justifiées. Ce qui fait la gloire de cet homme ou plutôt celle qu’on lui fait et qu’on veut lui faire quand même, c’est l’intrigue, l’intérêt d’un côté et l’ignorance de l’autre. Pour l’intérêt de tous, je vais donner ici le traitement de la rage par les bains de vapeur que je trouve dans le Bulletin de la Société française contre la vivisection que le lecteur fera bien de lire […].

Extrait page 12

Il est une chose encore détestable chez Pasteur et que ce maniaque semble vouloir éterniser ici, c’est la vivisection, espèce de démence décorée du nom de science qu’il a emprunté à d’autres savants, comme Claude Bernard, qui a passé sa vie à écorcher les chiens et autres bêtes. S’il a été savant sur quelque chose, ce ne doit pas être exclusivement pour avoir fait une aussi triste besogne. Malgré le mérite réel du chien, cela ne le sauve pas des mauvais traitements ni des folles expériences qu’on fait sur lui.

Extraits pp. 24-25

Source :

Alceste Pasteur, sa rage et sa vivisection, Lyon association typographique, 1886, 38 pages