Plaintes ouvrières sous Staline, 1937

 » Ces derniers temps, on a noté, parmi les ouvriers et employés des entreprises et administrations du district Komintern, certains états d’esprit négatifs. Ceux-ci transparaissaient à travers les propos suivants, qui nous ont paru particulièrement caractéristiques :

 » Les méthodes stakhanovistes ne donnent aucun résultat. Il me semble que tout ce mouvement n’apporte rien de bon : on produit, on produit, mais tout est bon à jeter. Avant, on se passait très bien de toute cette compétition, maintenant on ne pense qu’à tromper l’autre, et on ne résout toujours rien  » (Frolov, ouvrier sans-parti).

 » Je trouve que les communistes aident beaucoup l’Espagne, ils ne savent sans doute pas quoi faire de leurs sous. Moi, en tout cas, je ne leur donnerai pas un kopeck. Ils se battent entre eux, et c’est nous qui devrions les aider !  » (ouvrière Tkacheva, sans-parti).

 » Les gens sont comme des moutons. On leur dit de relever des défis socialistes. On n’en a rien à f… On vivait mieux sans tout ça !  » (ouvrière Kourlovitch, sans-parti).

 » La Constitution stalinienne, elle me donne la nausée  » (ouvrier Filippov, membre du Parti). (…)

 » La vie est devenue plus dure. On est mal payé, les produits sont chers, il faut manger ce qu’on vous donne et il n’y a personne à qui se plaindre. Avant, au moins, il y avait notre petit-père le tsar  » (typographe sans-parti, Koutchine). (…)

 » On écrit dans les journaux que les kolkhoziens sont devenus prospères. Ce sont des mensonges. Regardez comme les kolkhoziens travaillent toute l’année, comme des chevaux, et, de plus, ils doivent donner tout leur pain à l’État. Ils sont laissés sans rien  » (Kourlanov, ouvrier sans-parti).  »

Rapport de SAVOSTIANOV, secrétaire du raïkom Komintern de Moscou, sur les états d’esprit des ouvriers et des employés du district au Premier secrétaire de l’obkom de Moscou, Nikita S. KHROUCHTCHEV, 23 février 1937, traduit et rapporté par Nicolas WERTH, Gaël MOULLEC, Rapports secrets soviétiques 1921-1991. 

Réquisitoire d’Andrei Vychinski (procureur général de l’URSS) entre 1936 et 1938 durant les procès de Moscou

[Il dénonce les « vils aventuriers » qui ont] « tenté de piétiner avec leurs sales pieds les meilleures fleurs les plus parfumées de notre jardin socialiste, des menteurs et des histrions, des pygmées misérables, des roquets et des toutous se ruant sur l’éléphant. »

[Il termine son réquisitoire en affirmant : ] « Une fin triste infâme, attend ces gens qui se trouvaient dans nos rangs, mais ne se distinguèrent jamais, ni par leur fermeté, ni par leur dévouement à la cause du socialisme. Nous avons devant nous des criminels dangereux, invétérés, cruels, impitoyables à l’égard de notre peuple, de nos idéaux, à l’égard des dirigeants de notre lutte, des chefs du pays soviétique, et des travailleurs du monde entier. On ne peut épargner l’ennemi perfide. Le peuple entier se dresse, frémit, s’indigne. Moi, en tant que représentant de l’accusation de l’État, je joins cette voix à ce grondement de millions de voix, à l’indignation des hommes soviétiques et travailleurs du monde entier, ma voix indignée d’accusateur d’État.

J’exige que ces chiens enragés soient fusillés tous, sans exception. »

extrait de BROUE, Pierre, « Les procès de Moscou », Paris, Juillard, 1964.

Le Goulag, 1941

 » D’après les informations communiquées par le Département opérationnel du N.K.V.D. de la région de Khabarovsk, le régime du camp de Sredne-Belsk, malgré l’inspection menée par une commission du Goulag, reste inchangé.

Des 4 400 détenus du camp, 1 795 sont gardés sans escorte. Par ailleurs, un tiers des détenus vit hors de la zone du camp. Jusqu’à présent, les détenus condamnés pour des crimes contre-révolutionnaires sont enfermés avec les droits-communs.

Par l’intermédiaire des chauffeurs, des porteurs, des coursiers qui circulent librement dans la zone du camp, les détenus peuvent envoyer du courrier et, en général, avoir des contacts avec la population civile autour du camp.

Jusqu’à présent, des détenus, condamnés pour vol et dilapidation (…), travaillent dans les bureaux de la direction du camp et à des postes liés à la garde et à la conservation de biens et de marchandises. Cela a eu pour résultat qu’au cours de l’année 1940 on a volé et dilapidé dans le camp pour 204 000 roubles de biens et de marchandises.

Les conditions de vie des détenus sont très difficiles ; le camp n’est pourvu de logements pour détenus qu’à hauteur de 23%. Étant donné l’incroyable entassement des détenus, ceux-ci ont tous des poux ; mille cinq cents détenus sont logés dans des porcheries, des étables, des écuries, dans les bains, des buanderies et autres constructions de ce genre.

40% des détenus dorment à même le châlit, sans paillasses. On note, parmi les détenus, une forte consommation d’alcool, une pratique effrénée de jeux de cartes, de hooliganisme et de nombreux cas de concubinage avec des détenues de sexe féminin.

Durant le seul premier trimestre de 1941, trente-quatre enfants sont nés dans le camp de Sredne-Belsk.  »

Rapport du capitaine des forces de sécurité IORCH, chef du Département opérationnel du Goulag, sur l’état du camp de Sredne-Belsk, à la Direction du Goulag, 17 mai 1941, traduit et rapporté par Nicolas WERTH, Gaël MOULLEC.

 

Les victimes du chantier du canal de la Mer Blanche

L’un des premiers chantiers meurtriers que lança Staline fut celui du canal de la Mer Blanche, long de 227 kilomètres, profond de 6,7 mètres, puis de 3,6 et enfin de 1,8 mètre, réductions décidées pour finir le canal dans les délais, mais qui le rendirent pratiquement inutilisable. Les déportés y travaillèrent dans des conditions telles que nombre d’entre eux ne résistèrent pas. Orlando Figes reprend le chiffre de 25’000 victimes, mais ajoute que les survivants estimaient que le bilan était en réalité beaucoup plus lourd. Dimitri Vitkovski, ancien chef de chantier, raconte.

« Lorsque s’achève la journée de travail sur le chantier, il reste des cadavres sur place. La neige recouvre peu à peu leurs visages. Les uns recroquevillés sur leur brouette qui s’est renversée sur eux, les mains dans les manches, gelés dans cette position ; d’autres figés, la tête enfoncée entre les genoux. Deux autres ont gelé sur place, dos contre dos. Ce sont des gars de la campagne, les meilleurs ouvriers que l’on puisse imaginer. On les expédie au canal par dizaines de milliers, et on fait en sorte en outre qu’aucun d’eux ne se retrouve dans le même camp que son père, on les sépare. Et d’emblée on leur assigne une telle norme de galets et de blocs erratiques que l’on n’en viendrait pas à bout même en été. Personne n’est là pour leur faire la leçon, pour les prévenir, ils y mettent toutes leurs forces, comme on fait à la campagne, ils s’affaiblissent rapidement, et voilà, ils gèlent maintenant, embrassés deux par deux. La nuit, on vient les ramasser en traîneau. Les conducteurs y lancent les cadavres qui résonnent comme du bois en retombant sur les traîneaux.

L’été, des cadavres qui n’ont pas été ramassés à temps il ne reste plus que les os, ils passent dans la bétonneuse, mélangés aux galets. Ainsi sont-ils passés dans le béton de la dernière écluse, près de la ville de Belomorsk, où ils demeureront pour l’éternité. »

Orlando Figes. Les chuchoteurs. Vivre et survivre sous Staline. Paris, Denoël, 2009, p. 165.

Y Cours sur Staline et l’URSS jusqu’à 1938