C’est par l’évocation d’un enfant ukrainien mourant de faim que l’historien Thimothy Snyder ouvre la préface de son livre « Terres de sang », consacré aux crimes de masse perpétrés à l’est de l’Europe entre 1933 et 1932. Car parmi les millions de victimes de la grande Famine en Ukraine – l’ Holodomor -,  les enfants furent une catégorie d’êtres humains particulièrement exposée. Ce fait s’explique avant tout par leur jeune âge qui les rend particulièrement vulnérable. Mais aussi par des facteurs politiques : la collectivisation forcée des campagnes,  la déportation au Goulag des paysans rebelles et  la famine  ont multiplié le nombre d’orphelins et d’enfants abandonnés, livrés à eux-même dans les villes et les villages.

C’est ce que relatent les deux  extraits choisis. Le premier provient des rapports envoyés à Rome  par les consuls italiens en  poste à Kharkov ; ces lettres  constituent des sources précieuses pour la connaissance de l’Holodomor. Le deuxième  provient du célèbre livre de Viktor Kravchenko « j’ai choisi la liberté », que nous avons présenté lors d’un article précédent.

Aux sources écrites relatant l’Holodomor, il faut ajouter les photographies prises par des témoins étrangers présents en Ukraine. Celle qui illustre cet article a été prise à Kharkov en 1933 par l’ingénieur autrichien Alexander Wienerberger.


Extrait n°1

Banditisme à Kharkov

Kharkov, 6 janvier 1933

La misère a engendré à Kharkov et dans les campagnes voisines de véritables formes de banditisme d’un genre particulier. Il y a quelques semaines déjà, le consul polonais à Kiev avait vu dénoncés par certains petits journaux ruraux sept cas d’infanticide, provoqués par la faim. Il semble qu’il se soit carrément agi de cannibalisme ; c’est ainsi du moins que ce consul rapporta l’événement. A Kharkov actuellement il est dangereux de fréquenter des quartiers excentriques de nuit, et les cas de personnes dépouillées de tous leurs vêtements sont à l’ordre du jour. […]

Plus sauvages sont les sévices que les bandits font subir aux enfants. Plus de 300 enfants ont disparu à Kharkov au cours des six dernières semaines. Le nombre a été confirmé de cent côtés, et ceci est hors de doute. Cette forme tragique de délinquance s’est répandue dans toute l’Ukraine. J’apprends d’une personne témoin de ce fait qu’à Odessa, à côté du théâtre, une fillette à été attrapée et déshabillée à 16 heures en pleine rue par deux mégères qui se sont ensuite éloignées tranquillement sous les yeux des passants qui firent semblant de ne pas voir. Je connais le cas de sept garçons et filles trouvés morts rue Puškinskaja et Liebknechtskaja. Ceci, je l’ai vu. Dans la cour à côté du consulat il y a deux semaines on a trouvé nue, morte étranglée, une fillette d’une famille qui habite dans le voisinage. A Vinnica on a volé l’enfant d’un gros bonnet du parti (les fils de fonctionnaires du parti ou de la GPU sont particulièrement visés, car ils sont mieux habillés). On Га retrouvé ensuite, un matin, mort devant sa maison, les yeux arrachés et un écriteau sur la poitrine : ceci est en réponse à ce que vous nous faites subir. Même sort et même écriteau sur une fillette, fille d’un gros bonnet de Rostov, à cette seule différence près qu’on la trouva vivante et sans yeux. Mais en général la vengeance politique reste en dehors de ces crimes. Il s’agit toujours ou presque toujours de vols, auxquels, dit-on, on doit ajouter aussi un commerce toujours plus important de viande humaine. Les petits seraient réduits à de la chair à saucisse, et les grands serviraient de viande de boucherie, en effet deux cas de ce genre ont été officiellement contrôlés jusqu’à maintenant : à Odessa un médecin, ami du docteur Rose, qui trouva suspect l’aspect de la viande achetée sur le marché par des proches appela un vétérinaire. Il exclut la possibilité qu’il s’agisse de viande d’un animal quelconque, et il fut donc plus facile ensuite de conclure qu’il s’agissait de viande humaine. […]

[…] Dans les écoles, on a obligé les parents à aller chercher les enfants et il a été conseillé de les accompagner.

Avec mon très grand respect, Le consul royal Sergio Gradenigo

Sergio Gradenigo, consul royal en  poste à Kharkov, lettre du 6 janvier 1933

 


Extrait n°2

La petite Katia

C’est quelques mois après mon retour de Moscou que la petite Katia fit son entrée dans notre vie familiale. Un soir, comme je rentrais de l’Institut, ma mère m’arrêta au moment où je me dirigeais vers la salle de bains pour me laver avant le dîner :
— La petite fille est en train de prendre son bain, me chuchota-telle.
— Quelle petite fille ?
— Chut !… Je t’expliquerai plus tard. Il se passe des choses terribles dans les campagnes. J’allai dans ma chambre, où ma mère ne tarda pas à me rejoindre ; en quelques mots, elle me raconta l’histoire de Katia. Ma cousine Natasha, une membre du Parti qui dirigeait une École Pratique, se trouvait en chemin de fer, revenant de quelque voyage d’affaires, lorsqu’une petite fille dépenaillée et couverte de boue pénétra dans son wagon et se mit à mendier du pain d’une petite voix tremblante, à peine perceptible ; elle pouvait avoir dix ou onze ans et elle appartenait évidemment à cette lamentable cohorte des « enfants abandonnés » qui pullulaient depuis la Révolution. Profondément émue par l’expression misérable de son regard et par ses pauvres traits tirés, Natasha avait ramené chez nous la petite malheureuse.
— C’était sans doute la température, avait-elle expliqué à ma mère pour s’excuser, je ne pouvais supporter l’idée de la voir rester toute seule dans la nuit, pieds nus et en haillons, par un froid pareil.
Aussitôt, ma mère avait décidé que l’enfant resterait avec nous. Nous étions déjà si nombreux qu’une bouche de plus ou de moins n’avait pas beaucoup d’importance, me dit-elle. Je la pris dans mes bras et la serrai tendrement contre moi :
— Tu es une vraie maman ! m’écriai-je. Je suis heureux que tu aies pris cette décision.
Quand nous pénétrâmes dans la salle à manger nous y trouvâmes la petite Katia assise à même le sol près du radiateur. Pâle et effarouchée, elle s’était ramassée en boule, comme pour se faire plus petite et passer inaperçue. Son petit corps était perdu dans les plis d’une robe de ma mère ; ses cheveux noirs, encore humides de ses ablutions, étaient séparés par une raie sur le milieu de la tête et nattés en tresses. Son teint brouillé par l’épuisement vieillissait prématurément son petit visage ovale, mais elle avait des traits agréables et même gracieux. Immobile dans son coin, elle promenait autour d’elle le regard apeuré de ses grands yeux bleus.
— Pourquoi restes-tu par terre, Katia ? Viens t’asseoir sur cette chaise, fit ma mère. Voici mon fils, Victor Andreïevitch ; dis-lui bonjour.
La petite fille s’exécuta.
— Bonjour, Katia, lui dis-je en m’accroupissant pour me mettre à son niveau. Pourquoi ne dis-tu rien ? N’aie pas peur, nous sommes tous tes amis, ici. Quelqu’un t’a-t-il fait du mal ?
— Non, répondit-elle dans un souffle.
Pendant tout le cours du dîner elle demeura aussi timide et aussi silencieuse. Elle maniait gauchement sa cuillère, mais l’appétit l’emporta bientôt sur son embarras et elle se mit à dévorer comme un loup. Nous nous efforcions de parler d’autre chose pour ne pas la gêner, mais la misère de cette pauvre enfant nous avait tous profondément impressionnés ; mon père ouvrait à peine la bouche. Le repas terminé, comme ma mère allait faire la vaisselle, Katia demanda : « Est-ce que je peux vous aider, ma tante ? » Elle débarrassa la table et emporta les assiettes à la cuisine ; pour la première fois depuis son arrivée chez nous, elle se comportait enfin comme une petite fille normale. Avec sa robe trop grande et qui traînait à terre, on l’aurait crue déguisée.
Sur ces entrefaites arriva l’une de nos voisines, Olga Ivanovna, qui prenait une part très active aux travaux du Comité Régional du Parti ; elle nous félicita de nous être chargés de l’enfant et nous offrit de payer la moitié de ses vêtements. Soudain, on entendit Katia qui pleurait dans la cuisine.
— Laissez-la pleurer un peu, dit ma mère, cela la soulagera.
Mais les pleurs de la petite ne se calmaient pas ; bientôt, elle se mit à sangloter convulsivement et nous l’entendîmes qui répétait en ukrainien, avec l’intonation plaintive et monotone des lamentations paysannes : « Où est ma maman ? Où est mon papa ? Où est mon grand frère Valia ? » Nous la rejoignîmes dans la cuisine et la trouvâmes pelotonnée sur une chaise. Elle tordait ses petites mains osseuses et les larmes ruisselaient sur ses joues amaigries.
— Voyons, Katia chérie, calme-toi, lui dit tendrement ma mère. Personne ne te fera plus de mal. Tu vas vivre avec nous, nous te trouverons des chaussures et des vêtements, nous t’apprendrons à lire et à écrire… Tu peux me croire, je serai une bonne mère pour toi.

Mais l’enfant ne voulait pas se laisser consoler et elle se mit à nous raconter ses malheurs. Ma mère l’interrompit :
— Non, non, ma petite colombe, tu nous raconteras tout cela une autre fois.
— Il faut que je vous le dise, reprit Katia en sanglotant, il le faut. Je ne peux pas me taire. Il y a un an que je suis privée des miens, un an entier ! Nous demeurions à Pokrovnaïa… Mon père ne voulait pas faire partie du kolkhoze ; alors il venait chez nous des gens de toutes sortes qui discutaient avec lui et qui l’emmenaient pour le battre, mais il ne voulait toujours pas. On lui disait qu’il était un agent kulak…
— Est-ce que ton papa était un kulak ? D’abord, sais-tu ce que c’est qu’un « agent kulak » ?
— Non, mon petit oncle, je ne sais pas ce que ces mots-là veulent dire ; notre maître ne nous les a pas appris, à l’école. Nous avions un cheval, une vache, une petite génisse, cinq moutons, quelques cochons et une grange ; c’est tout. Tous les soirs, le policier venait et il emmenait papa au Soviet du village. On lui demandait du grain et on ne voulait pas croire qu’il n’en avait plus. Pourtant, c’était la vérité, je le jure. – Elle fit un grand signe de croix. Pendant une semaine entière on empêcha papa de dormir et on le battit sur tout le corps avec des bâtons et des revolvers ; il était tout bleu et tout enflé  partout.
Quand son dernier poud de grain lui eut été extorqué, nous expliqua Katia, son père avait tué un porc ; il réserva un peu de la viande pour sa famille et vendit le reste à la ville pour acheter du pain. Puis il abattit le veau. Alors « on » recommença à venir le chercher tous les soirs et « on » lui déclara que l’abattage non autorisé du cheptel était un crime.
— Et puis, un matin, il y a à peu près un an, continua Katia, des étrangers sont arrivés à la maison. Il y en avait un qui venait du G.P.U. ; le président de notre Soviet était avec lui. Il y avait encore un autre homme qui écrivait dans un livre tout ce qu’il y avait chez nous, même les meubles et les vêtements, et les pots et les casseroles… Et puis il est venu des voitures et on a emporté toutes nos affaires, et les bêtes qui nous restaient ont été emmenées au kolkhoze… Mamochka, ma petite maman chérie, s’était mise à genoux et elle suppliait les hommes en pleurant et même mon père et mon grand frère Valia pleuraient aussi, et ma soeur Shura. Mais cela ne servit à rien. On nous ordonna de nous habiller et d’emporter un peu de pain et de porc salé, des pommes de terre et des oignons, parce que nous allions partir pour un long voyage. C’en était trop pour Katia que l’évocation de ces souvenirs et elle se mit à sangloter de nouveau ; mais elle tenait à terminer son histoire :
— On nous mit tous dans l’église du village, reprit-elle. Il y avait là beaucoup d’autres gens de chez nous, avec leurs enfants ; ils avaient tous des paquets, et tous pleuraient… Nous y avons passé la nuit entière dans le noir ; on ne faisait que pleurer et prier, et puis encore pleurer, et encore prier… Au matin, on nous fit sortir de l’église, avec une trentaine d’autres familles, et on nous fit mettre en route, escortés par des miliciens. Les gens qui nous voyaient passer faisaient le signe de la croix et se mettaient à pleurer comme nous… À la gare, il y avait beaucoup d’autres gens dans notre cas, qui venaient des autres villages ; on aurait dit qu’il y en avait des milliers et des milliers… On nous entassa tous dans une grange en pierre, mais on ne voulut pas laisser mon chien Volchok entrer avec moi ;
pourtant, il nous avait suivis tout au long de la route, depuis chez nous. Quand je fus enfermée dans le noir avec les autres, je l’entendis qui hurlait devant la porte. « Au bout de quelque temps, on nous fit sortir et monter dans des wagons à bestiaux ; il y en avait de longues files. Je cherchai Volchok, mais je ne le vis nulle part, et le soldat qui nous gardait me donna un coup de pied quand je lui parlai de mon chien. Quand notre wagon fut plein, tellement plein qu’il n’y avait plus de place pour personne, même debout, on le ferma à clef de l’extérieur. Alors, tout le monde se mit à crier et à prier la Sainte Vierge. Puis le train démarra. Personne ne savait où nous allions ; il y en avait qui disaient que c’était en Sibérie, d’autres que c’était dans le Grand Nord ou dans les déserts des pays chauds.
« Près de Kharkov, on me permit d’aller chercher de l’eau, avec ma soeur Shura. Maman nous donna une bouteille avec de l’argent et nous dit de tâcher d’acheter un peu de lait pour notre petit frère qui était très malade. À force de supplier notre garde, il nous laissa sortir ; pourtant, nous dit-il, c’était défendu. Il y avait quelques cabanes de paysans à proximité et nous y courûmes aussi vite que nos pieds pouvaient nous porter.
« Quand les paysans eurent appris qui nous étions, ils se mirent à pleurer. Ils nous donnèrent à manger, remplirent de lait notre bouteille et ne voulurent pas accepter d’argent. Alors nous retournâmes à la gare en courant, mais il était trop tard : le train était reparti sans nous. »
Katia s’interrompit et se remit à se lamenter en appelant sa mère, son père et ses frères et soeurs. La plupart des personnes présentes dans la cuisine pleuraient aussi ; plus ma mère s’efforçait de consoler la petite fille, et plus elle sanglotait elle-même ; quant à mon père, il était sombre et ne disait mot, mais je voyais les muscles de son visage se crisper convulsivement.
Katia et sa soeur, nouvelles recrues dans l’immense armée des enfants abandonnés, avaient erré toutes deux, de village en village. Elles avaient appris à mendier, à fouiner pour se procurer de la nourriture et à « brûler le dur » dans les trains. L’argot spécial des enfants sans foyer leur était devenu familier. Un jour, dans une grande ville, comme des miliciens leur donnaient la chasse, elles s’étaient perdues sur la place du marché et Katia s’était trouvé seule au monde – jusqu’à ce que Natasha l’eût amenée chez nous.
La petite fille nous devint chaque jour plus chère et, de son côté, elle finit par se sentir chez elle à la maison, mais de temps à autre, la nuit, nous entendions ses sanglots étouffés et le leitmotiv de sa plainte sempiternelle : « Où es-tu, petite mère ? Où es-tu, papochka ? »

Victor Kravchenko, J’ai choisi la liberté, Éditions Self, Paris 1947, Pages 159 et suivantes