De l’empereur Julien (331-363 ap. J.-C.) dit l’Apostat, nous disposons de nombreux écrits. Parmi eux, toute une série de lettres, dont la réaction s’étend de 355 (alors que Julien est César et séjourne dans les Gaules) à 363 (lors de sa campagne en Perse). Ces témoignages, qui permettent, entre autres, de saisir une partie de sa conception de la religion, offrent une lumière parfois inattendue sur la personnalité de cet empereur.
La lettre présentée ci-dessous (datée de son séjour dans les Gaules) est un témoignage assez émouvant dans lequel Julien évoque les sensations éprouvées par lui lorsqu’il séjournait dans un petit domaine ayant appartenu à sa grand-mère. Un havre de paix, où il avait plaisir à travailler la vigne et admirer la mer. Il en fait cadeau au rhéteur Evagrius, sous la forme d’un legs de « l’ami à l’ami ».
« A Evagrius, rhéteur
J’ai un petit domaine de quatre terres, que ma grand-mère m’a donné en Bithynie. J’en fais présent à ton amitié. C’est trop peu pour procurer à un homme les avantages de l’abondance et le faste de la richesse, mais tu verras que ce don est loin de manquer d’agrément, si je te le décris en détail. Rien n’empêche un badinage littéraire avec toi, que les Grâces et les Muses ont comblé. Cette campagne se trouve à peine à vingt stades (trois kilomètres et demi) de la mer, et l’on n’y est point importuné par le marchand ou le matelot bavard et insolent. Pourtant, l’endroit n’est pas privé tout à fait des faveurs de Nérée : on y trouve toujours du poisson frais et palpitant, et si, sortant de la maison, tu montes sur un certain tertre, tu apercevras la mer Propontide (Marmara), ses îles, et la ville qui porte le nom du grand empereur (Constantinople). Tu ne marcheras pas sur des algues et des mousses ; tu ne seras pas incommodé par ces détritus repoussants et innommables que la mer rejette sur le sable de ses grèves ; tu ne fouleras que le smilax, le thym et des gazons odoriférants. Tu trouveras un calme profond, si tu veux t’y coucher en parcourant un livre ; puis, pour reposer tes yeux, rien de plus agréable que le spectacle des vaisseaux et de la mer. Lorsque j’étais tout jeune, ce séjour d’été me semblait délicieux : il y a des eaux excellentes, un bain charmant, un jardin et des arbres. Homme fait, je demeurai épris de vieil asile du passé : j’y revins souvent, et jamais il ne me revit sans que je fisse leur part aux lettres dans mes loisirs.
Il y a là aussi un modeste souvenir de mon jardinage : une petite vigne donnant un vin parfumé, suave, et qui n’attend pas que le temps lui apporte les dons de Dionysos et des Grâces. Au contraire, la grappe, encore sur le cep ou écrasée au pressoir, exhale déjà l’odeur des roses, et le jus, à peine dans les jarres, est un « extrait du nectar », si l’on en croit Homère. Pourquoi n’y en a-t-il pas plus ? Pourquoi pas de nombreux plèthres (un peu plus de huit ares) d’une pareille vigne ? Peut-être n’étais-je pas un jardinier assez zélé. Comme, chez moi, le cratère de Dionysos est tempérant et réclame en abondance l’eau des Nymphes, je n’ai fait produire de vin qu’autant qu’il en fallait pour moi et pour mes amis, et cette sorte d’hommes est rare. Tel est donc le présent que je te fais, tête chérie : mince en soi, mais bienvenu de l’ami à l’ami et « de la famille à la famille », pour parler comme Pindare le sage poète.
J’écris cette lettre en courant, à la lueur d’une lampe, de sorte que, s’il s’y trouve quelques fautes, ne t’en fais point le critique acerbe, comme de rhéteur à rhéteur.
(suit une épigramme)
Jadis champ d’Achéménide, maintenant j’appartiens à Ménisque ; Plus tard, je passerai de l’un à l’autre encore. Celui-là, jadis, croyait me posséder ; à son tour celui-ci Se figure qu’il me tient ; mais je ne suis au pouvoir de personne, sauf de la Fortune « .
Julien, Lettres, 4 (ep-46), Les Belles lettres, traduction de Joseph Bidez.


