Chansons populaires , quartier de Lille-Moulins, fin XIXe siècle

Ces chansons font partie d’un ensemble de chansons populaires écrites, distribuées et chantées dans le quartier de Lille-Moulins à la fin du XIXème siècle. Elles étaient vendues sur la place Vanhoenacker, à la sortie de L’Union de Lille, coopérative ouvrière et salle de spectacles. Certaines de ces chansons, rassemblées et datées par un collectionneur, ont été réimprimées en 1988 par la médiathèque du quartier de Lille-Moulins.

 

Le texte en patois de Lille est parfois difficile à lire. La transcription est parfois approximative. La traduction est purement indicative, mon patois étant un patois de Douai mâtiné de roubaisien (troisième génération).

Caroline Jouneau-Sion (
http://cjouneau1.free.fr)

 


 

La Révolution des Femmes
Henri Tanche, quartier de Lille-Moulins, 1890

Chanson nouvelle en patois de Lille chantée par la société DES SANS-CHAGRIN, réunie à l’estaminet du CHANSONNIER MOULINOIS, place Déliot, 8, à Moulins-Lille.

Air de Mimi l’Amour, Desrousseaux

La révolution des femmesLa révolution des femmes
1er Couplet1er Couplet
« D’puis si longtemps qu’on cante d’sus les femmesDepuis si longtemps qu’on chante sur les femmes
Préparez-vous brav’s hommes ch’st à vous tourPréparez-vous braves hommes c’est à votre tour
Sûr et certain qu’cha n’sra point toudis l’même,Sûr et certains que ce ne sera pas toujours pareil,
Ch’ull’ vie d’martyre dot s’abolir un jour,cette vie de martyr doit finir un jour,
On a eu bien trop d’patience,On a eu bien trop de patience,
Cha n’devot point êt’si long,Ca ne devait pas être si long,
Y a gramint trop d’différinceIl y a bien trop de différence,
Vous verrez l’preuve dins l’canchonVous verrez la preuve dans la chanson.
  
REFRAINREFRAIN
Pauveur’s femmes que nous sommesPauvres femmes que nous sommes
Cangeons d’situationChangeons de situation
Et mettons tous les hommesEt mettons tous les hommes
In révolutionEn révolution
  
2ème couplet2ème couplet
Sitôt marié l’femme n’est qu’enn’malheureuse,Sitôt mariée la femme n’est qu’une malheureuse,
Elle va ouvrer tant qu’elle euch tros infantsElle va travailler tant qu’elle a trois enfants,
Tous les matins faut qu’elle court à l’soigneuse,Tous les matins il faut qu’elle courre chez la nourrice( ?)
Porter ses p’tits qui s’tortill’nt in braiant,Porter ses petits qui se tortillent en braillant,
Tandis qu’lhomme l’joyeux type,Tandis que l’homme, joyeux type,
Va à s’boutique in chifflantVa à son travail en sifflant,
Ou in feumant gaiemint s’pipe,ou en fumant gaiement sa pipe
et n’pinse jamais pus avant.et ne pense jamais plus avant.
  
3ème couplet3ème couplet
L’journée finie ch’est incore toudis elle,La journée finie c’est enore elle
qu’elle s’in va r’querre sin ou ses deux moutards,qui s’en va chercher son ou ses deux moutards
Le v’la rintré elle eur’lave l’vaiselle,La voilà rentrée, elle fait la vaisselle,
Pis elle apprête à soupé pou l’gaillard,puis prépare à souper pour le gaillard,
Qui rintr’ avec l’air aimable,qui rentre avec l’air aimable,
In j’tant les yeux tout partout,en jetant ses yeux partout,
Si l’souper n’est point sus l’table,Si le souper n’est pas sur la table,
cha n’finit point dins l’bon goût.ça ne finit pas dans le bon goût
  
4ème couplet4ème couplet
Pour sin dimanche les deux bras d’ins l’cuvielle,Pour son dimanche les bras dans la bassine,
Elle fait l’lessive au moins jusqu’à midi,Elle fait la lessive au moins jusqu’à midi,
Soigné l’s infants coud et pis rafouftielleSoigner les enfants,, coudre et repriser,
D’manière que tout sot bien propre l’lundide manière à ce que tout soit propre le lundi,
L’aute pindant ch’temps la s’continteL’autre pendant ce temps-là se contente
d’sin aller au cabaret,de s’en aller au cabaret,
Pour y boire tranquill’mint s’pinte,Pour y boire tranquillement sa pinte,
et faire enn’partie d’piquet.et faire une partie de piquet.
  
5ème couplet5ème couplet
Si un ami meurt, tout d’suite on l’inviteSi un ami meurt on l’invite
Et si ch’convoie tombe un dimanche matin,Et si le convoi tombe un dimanche matin,
Sur et certain qui’r’viendra point sans s’cuite,Sur et certain qu’il ne reviendra pas sans sa cuite,
Qui n’rintrat point sans faire un bon potin.qu’il ne rentrera pas sans faire de potin.
Et si s’femme ch’pauvr’ esclave,Et si sa femme cette pauvre esclave,
Veut l’eurmett’ à i bonn’raison,veut le ramener à la raison,
I veut li flanquer de l’bave,Il veut lui flanquer des baffes
In l’injuriant d’tous les noms.En l’injuriant de tous les noms.
  
6ème couplet6ème couplet
Vous veyez bien qu’cheull’vie n’est point durable,Vous voyez bien que cette vie n’est pas durable,
Et pou l’canger vla eun belle occasion,et pour la changer voilà une belle occasion,
Comme eux tertous mettons nous à l’même table,Comme eux tous mettons nous à la même table,
Nous formerons un association,Nous formerons une association,
Ch’est un moyin favorable,C’est un moyen favorable,
Et un bielle proposition,Et une belle proposition,
Car vous allez vir vou diable,Car vous allez voir votre diable,
V’nir aussi douch’qu’un mouton.Devenir aussi doux qu’un mouton.
  
7ème couplet7ème couplet
Quand vous intindez quelque part eun’dispute,Quand vous entendez quelque part une dispute
Rassemblez-vous, armez-vous d’un bâton,Rassemblez-vous armez-vous d’un bâton,
et à chinq six faites faire eun biell’ culbute,et à cinq-six faites faire une belle culbute,
Et tapez ch’thomme tant qui vous demande pardon.et tapez cet homme jusqu’à ce qu’il vous demande pardon.
Faites li soigner ses mioches,Faites-lui soigner ses mioches,
Il f’ra sans opposition,Il le fera sans opposition,
La insonne nous f’rons bomboche,Là ensemble nous ferons la fête,
Qu’l cang’mint d’situation.Quel changement de situation. »
 HENRI TANCHE mardi gras 1890

 


 

Les plaintes d’un ouvrier
Henri Vandenbrande, fin du XIXème s., Lille-Moulins.

Chanson nouvelle en patois de Lille
Chantée par la société DES BASCULEURS surnommés les Anatoles.
Réunie à l’estaminet de la Bascule,
Tenue par Léon VANRECKEM, rue d’Artois, 186, MOULINS-LILLE

(AIR CONNU)

PREMIER COUPLETPREMIER COUPLET
« Mes gins faut que j’vous cont’ l’histoireMes amis il faut que je vous raconte l’histoire
Eud’cha qui m’a déjà passé,De ce qui m’est déjà arrivé
Eu ch’ti qui y a une bonne mémoireCelui qui a une bonne mémoire
I’n’pins’ra jamais à s’marier,Ne pensera jamais à se marier
I y a tros mos que j’suis in ménache,Il y a trois mois que je suis en ménage
J’dos déjà raconter min passer.Je dois déjà raconter mon passé
Vétier à queu débrouiacheVoyez à quel débrouillage
D’puis que j’suis marierDepuis que je suis marié
J’ai déjà bien ouvrer. (bis)J’ai déjà bien travaillé (bis)
DEUXIEME COUPLETDEUXIEME COUPLET
Tous les jours faut que j’me réveilleTous les jours il faut que je me réveille
Après elle j’ai biau a crier,Après elle j’ai beau crier
I faut que j’mai m’bouq à s’noreilleIl faut que je mette ma bouche à son oreille
Et dir’tout haut va faire’ min caféEt lui dise tout haut Va faire mon café
Ell’ ronfle là comm’ inn vrai lionneElle ronfle comme une vraie lionne
Qu’on l’attind au milieu du pavetTellement qu’on l’entend au milieu du pavé
Vétier j’dos passer m’marronneVoyez je dois passer mon pantalon
Et fair’ min caféEt faire mon café
Pour mi aller ouvrer(bis)Pour aller travailler(bis)
TROISIEME COUPLETTROISIEME COUPLET
Après quand j’min vais a m’n’ouvracheAprès quand je pars au travail
V’la qu’el se met a rigoler,Voilà qu’elle se met à rigoler
Au lieu d’fair’ sin biau p’tit ménacheAu lieu de faire son beau petit ménage
Elle s’in va in vill’ pou s’régaler,Elle s’en va en ville pour se régaler
Tous les midis j’vos sur eu m’nassietteTous les midis j’ai eu dans mon assiette
Deux ou tros pin d’tierr’ sans éplucher.Deux ou trois pommes de terre pas épluchées
Vétier comm’in peut si metteVoyez comme on peut s’y mettre
V’la min grand dînerVoilà mon grand dîner
Pour mi aller ouvrer. (Bis)Pour aller travailler
QUATRIÈME COUPLETQUATRIÈME COUPLET
L’aut’ jour j’rincont’ min cousin JulesL’autre jour je rencontre mon cousin Jules
Qui m’dit viens avec mi min gros,Qui me dit Viens là mon gros
Boir inn’pair de verr’ a l’BasculeBoire quelques verres à la Bascule
A ch’est parol’ j’vnos rouch’ comme un coqA ces mots je devins rouge commeun coq
Comm’j’ai payer tout les dett’ de m’femmeComme j’ai payé toutes les dettes de ma femme
J’étos trop honteux de l’deviner.J’étais trop honteux de le lui dire ( ?)
Vétier queu malheur tout l’mêmeVoyez quel malheur tout de même
Quand on est marierQuand on est marié
On a jamais d’monnaie (bis)On n’a jamais de monnaie (d’argent)
CINQUIÈME COUPLETCINQUIÈME COUPLET
Du lind’min j’sortos de m’fabriqueLe lendemain je sortais de l’usine
Vla ti point que j’suis arrêter,Voila-t-il pas que je me fais arrêter
Qui q’ch’étot l’homm’ de min boutiqueQui c’était ? L’homme de ma boutique
qui m’demandot si j’veux li payer,Qui me demandait si je veux le payer
Quand y m’dijot que j’avos des dettesQuand il me dit que j’avais des dettes
J’ai devenu comm’un vieux inragés.Je suis devenue comme un vieux enragé
Vétier j’peux gratter a m’tièteVoyez je peux me gratter la tête
J’pourrais bien ouvrer Je pourrais bien travailler
Avant qui s’ront payer.(bis)Avant qu’elles ne soient payées
SIXIÈME COUPLETSIXIÈME COUPLET
Y’a des bonn’ femm’ a cha j’peut l’direIl y a des bonnes femmes ah ça je peux le dire
Mais surtout l’mienn ell’y est point,Mais surtout la mienne elle n’y est pas
Ch’ti qui peut incor’ réussireCelui qui peut encore réussir
Ch’est d’print’ in sott’ et inn’gamb’ de moins,C’est de prendre une sotte avec une jambe de moins
Alors in est sûr que sin ménacheAlors il est sûr que son ménage
Y s’ro prop’ et toudis bien soigner.Sera propre et toujours bien soigné
Vétier a quand grand dommacheVoyez à quel grand dommage
J’dis qu’un ouverrierJe peux dire qu’un ouvrier
Dovrot jamais s’marier. (bis) Ne devrait jamais se marier »

HENRI VANDENBRANDE

 


 

L’Union de Lille
Henri VERMEULEN, quartier de Lille – Moulins, 1897.

L’Union de Lille est un des deux bâtiments de prestige construit vers 1890 sur la place Vanhoenacker à Lille-Moulins. Ce bâtiment fait partie du mouvement de coopératives de consommations socialistes, dans la lignée du mouvement belge qui a donné naissance à la maison du peuple de Bruxelles et au Vooruit de Gand. Luttes alimentaire et idéologique y sont volontairement mêlées : l’Union de Lille abrite en effet une coopérative ouvrière, un estaminet, une boulangerie, un théâtre puis un cinéma, mais aussi les syndicats (CGT) et les partis politiques ouvriers (Parti Ouvrier Français puis SFIO). Aujourd’hui, le bâtiment existe toujours : c’est un supermarché.

SOCIÉTÉ LES VRAIS MOULINOIS Etablie chez M. THEURS Alphonse, rue Courmant (sic.)

L’Union de Lille

AIR : LE DANSEUR RIGOLO

REFRAIN
« Allons prolétaires
Mettons fin à nos misères
Marchons dès demain
Tous la main dans la main
A l’Union de Lille
Groupons-nous tous en famille
Venez tous sans distinction
A l’Union.

PREMIER COUPLET
Pour soulager la misère
Adhérons à l’Union
Pour que la classe ouvrière
Change la situation
Oui par la coopérative
Plus tard nous rendrons heureux
Nos pauvres petits qui vivent
Maintenant bien malheureux.

DEUXIEME COUPLET
Par l’accord et la justice
La bonne organisation
On touche un grand bébéfice
Grâce aux bonnes Commissions
De tous côtés ces familles
Viennent suivre c’est certain
Car déjà l’Union de Lille
Possède un vaste terrain.

TROISIEME COUPLET
Oui cette coopérative
Fondée par des malheureux
Fait une propagande active
Dans le grand parti des gueux.
Il faut que je vous explique
L’union de ces travailleurs
En quatre ans c’est magnifique
Trois mille coopérateurs.

QUATRIEME COUPLET
La grande coopérative
Qui nous fournit notre pain
Voit que l’union arrive
N’arrête pas en chemin
Déjà une grande Epicerie
Installée dans le quartier
Rend tous les coeurs pleins de vie
C’est le bien de l’ouvrier.

CINQUIEME COUPLET
Pères et mères de famille
Venez tous à l’Union
Le bonheur et le pain brille
Dans notre association
Voyez si cela est sage
Si vous êtes malade un jour
L’union vous fait l’avantage
De vous donner du secours.

SIXIEME COUPLET
Venez avec confiance
Vous unir bons travailleurs
Ne perdons pas l’espérance
De trouver des jours meilleurs.
Venez à l’Union de Lille
Améliorer votre sort
Et bientôt dans notre ville
L’ouvrier deviendra fort. »

H. VERMEULEN
Carnaval 1897

(datation donnée par un collectionneur)

 


 

La Création des chambres syndicales
Victor Blum, quartier de Lille-Moulins, fin du XIXème siècle.

LA CRÉATION DES CHAMBRES SYNDICALES

Chanson nouvelle en patois de Lille
Chantée par la Société des bons Lillois
Réunie à l’Estaminet sous l’enseigne du JEU DE BOULE
tenu par PAUL VECH, Rue de Trévise, 4 (bis)

AIR DU PETIT HOMME-BLEU

1er COUPLET
« D’puis qu’in a fait grève à Lille
J’vos dins tous les corps d’état,
Des société fort utiles,
J’peux point désapprouver cha.
Pour l’ouverier ch’est l’seul but
Pour s’accorder in union.
Si un jour in intre in lutte,
On obtiendra du pognon.

REFRAIN
Acoutez tous cheull’morale
Pour vivre in égalité
Rintrons in chambre syndicale,
Ch’est l’avenir des ouveriers.

2ème COUPLET
Filtiers, modeleurs, ébénistes,
Carpintiers et serruriers,
Ferblantiers, zingueurs, lampistes,
Font partie d’ches sociétés.
Après nous avons insuite
Aussi les fileur de coton.
Ch’est ch’qui prouve que tout s’agite
Pour s’accorder in union.

3ème COUPLET
Eul’métallurgie, dins Lille,
A déjà fait des progrès
Ch’est un moyen bien facile,
Ch’est la concordialité,
Ch’est l’aglité des hommes,
Ch’est l’bonheur des ouveriers
Aussi, n’hésitons personne
D’intrer dins ché sociétés.

4ème COUPLET
Mi je n’vos rien d’pus loyal
Que d’sintroduire in union,
Car toutes les chambres syndicales
Sont créé’s dins ch’l’intention.
Y faut s’aider l’un comm’ l’aute,
Pour agir in homme de bien
Car si in jour ni rigole
Ch’est qu’tout l’monde s’ra contint.

5ème COUPLET
Acoutez tous mes principes,
Si sont courts ch’est qui sont bons,
Car cheux qui s’in participent
Sont témoins d’eun’ bonne action.
Ch’est la loyauté des hommes,
Ch’est l’avenir de nos infants,
Ch’est un bienfait qui rayonne,
Pour nos vieux jours in même temps. »

Victor BLUM

 


D’autres chansons sur http://cjouneau1.free.fr/chants-moulins.htm