Salluste (86-34 av. J.-C.) fut d’abord questeur puis tribun de la plèbe. Proche de César, il devint proconsul en Afrique. Avec l’assassinat de son protecteur, Salluste se retire de la vie politique et rédige des ouvrages historiques dans sa somptueuse demeure du Pincius (une colline de Rome). Deux monographies (la Conjuration de Catilina ; la Guerre contre Jugurtha) et des fragments de ses Histoires nous sont parvenus.
Dans la Conjuration de Catalina, Salluste entreprend de présenter la conjuration menée par celui qui fut, au commencement de sa carrière, un lieutenant zélé de Sylla : Catilina (108-62 av. j-C). Ce dernier, ne pouvant prétendre au consulat, choisit de comploter contre la République.
Le portrait de Catilina dressé par Salluste contribue, dans les mémoires contemporaines, à en faire l’un des grands criminels de l’histoire romaine. Catilina, entouré d’une armée de brigands, est le vice incarné et cela se lit même sur son visage, nous dit l’historien !
» V. Lucius Catilina, issu d’une noble famille, avait une grande force d’esprit et de corps, mais un naturel méchant et pervers. Dès son adolescence, les guerres intestines, les meurtres, les rapines, les émotions populaires, charmaient son âme, et tels furent les exercices de sa jeunesse. D’une constitution à supporter la faim, le froid, les veilles, au-delà de ce qu’on pourrait croire ; esprit audacieux, rusé, fécond en ressources, capable de tout feindre et de tout dissimuler ; convoiteux du bien d’autrui, prodigue du sien, fougueux dans ses passions, il avait assez d’éloquence, de jugement fort peu : son esprit exalté méditait incessamment des projets démesurés, chimériques, impossibles. On l’avait vu, depuis la dictature de L. Sylla, se livrer tout entier à l’ambition de s’emparer du pouvoir : quand au choix des moyens, pourvu qu’il régnât seul, il ne s’en souciait guère. Cet esprit farouche était chaque jour plus tourmenté par l’embarras de ses affaires domestiques et par la conscience de ses crimes : double effet toujours plus marqué des désordres dont je viens de parler. Enfin il trouva un encouragement dans les mœurs dépravés d’une ville travaillée de deux vices, les pires en sens contraire, le luxe et l’avarice. (…).
XIV. Au sein d’une ville si grande et si corrompue, Catilina (et rien n’était plus naturel) vit se grouper autour de lui tous les vices et tous les crimes : c’était là son cortège. Le libertin, l’adultère qui, par l’ivrognerie, le jeu, la table, la débauche, avait dissipé son patrimoine ; tout homme qui s’était abîmé de dettes pour se racheter d’une bassesse ou d’un crime ; en un mot, tout ce qu’il pouvait y avoir dans la république de parricides, de sacrilèges, de repris de justice, ou qui, pour leurs méfaits, redoutaient ses sentences ; comme aussi ceux dont la main et la langue parjure, exercées au meurtre des citoyens, soutenaient l’existence ; tous ceux enfin que tourmentaient l’infamie, la misère ou le remords, c’étaient là les compagnons, les familiers de Catilina. (…).
XV. Et, en effet, livré dès son adolescence à d’affreux désordres, Catilina avait séduit une vierge de noble famille, puis une vestale, et commis maints excès également contraires aux lois et à la religion. Plus tard, il s’éprit d’amour pour Aurélia Orestilla, chez qui, hors la beauté, jamais honnête homme ne trouva rien de louable. Mais, craignant un fils déjà grand qu’il avait eu d’un premier mariage, Orestilla hésitait à l’épouser ; il tua, assure-t-on, ce fils, et il passe pour constant que, par la mort de ce fils, il ouvrit ainsi dans sa maison un champ libre à cet horrible hymen. Ce forfait, si je ne me trompe, a été l’un des principaux motifs qui lui firent hâter son entreprise : cette âme impure, ennemie des dieux et des hommes, ne pouvait trouver de repos ni dans la veille ni dans le sommeil, tant le remords faisait de ravages dans ce cœur bourrelé ! Son teint pâle, son affreux regard, sa démarche tantôt lente, tantôt précipitée, tout, en un mot, dans ses traits, dans l’expression de son visage, annonçait le trouble de son cœur ».
Salluste, Conjuration de Catilina, V et XIV-XV.


