En 1899, en réponse à une directive ministérielle du 29 décembre 1898, toutes les écoles primaires des communes françaises ont été sollicitées pour rédiger des monographies scolaires. Dans le cadre de l’exposition universelle de 1900 à Paris, il s’agissait ainsi de contribuer à préparer l’exposition du ministère de l’instruction publique consacrée à l’enseignement primaire. L’objectif politique était de célébrer les progrès de l’instruction publique et de mettre en avant  le rôle des instituteurs et des institutrices au service de la nation et de la République.

Ces monographies scolaires ont été rédigées par les enseignant-es en suivant un plan commun fixé par le ministère. Elles constituent des sources précieuses sur l’évolution et les réalités de l’enseignement primaire dans les communes au 19ème siècle. Celles du Gers ont été mises en ligne par les archives départementales.

Les extraits présentés ci-dessous sont issus de la monographie scolaire de l’école de filles de Lectoure, rédigée en septembre 1899 par la directrice de l’école, madame Capdecomme.

À la fin du 19ème siècle, Lectoure est une petite ville peuplée d’un peu moins de 5.000 habitants, au nord d’un département profondément rural, le  Gers. La situation qui est décrite ici, d’une belle écriture claire et précise, est sans doute très proche de celle qui existait dans des milliers de communes de France, à la même époque.

Les extraits sélectionnés mettent en évidence l’importance traditionnelle de l’Eglise dans l’enseignement des jeunes filles, l’idée de la nécessité d’un enseignement laïque pour les filles ne s’imposant véritablement que sous la troisième République.

À Lectoure, le volontarisme de l’Etat, avec les lois scolaires de Jules Ferry, joue un rôle décisif pour la création d’une école publique de filles à la rentrée de 1882.

A la fin du siècle, l’école publique assume son rôle  dans l’accession des jeunes filles à l’instruction primaire et à la culture en général, grâce à « la bibliothèque scolaire… dont les emprunts sont très fréquents » et « un cours d’adultes fréquenté par une vingtaine de jeunes filles ».

Cependant, dans un univers profondément marqué par la ruralité, l’école primaire ne permet guère aux jeunes filles de Lectoure une véritable  mobilité géographique et sociale :  « Les élèves qui quittent l’école restent toutes dans la Commune » et « aucune élève n’a entrepris des études secondaires ».

 


Monographie scolaire de la commune de Lectoure

Ecole de filles

 

I. Création de l’Ecole.

 

A.  Depuis une époque très reculée il existe à Lectoure un Couvent dirigé par les sœurs de Nevers. L’Enseignement n’y était donné au début qu’à un nombre restreint de jeunes filles moyennant une rétribution scolaire.

Le 24 mai 1821, un M. Castaing légua une somme annuelle de 600 francs pour l’établissement d’une école gratuite dans la maison d’Education des dames de Nevers. En 1856, cette classe fut élevée au titre de Communale et le Conseil Municipal ajouta une Somme de 600 francs pour le même objet.

Dans sa séance du 10 novembre 1867, sur l’invitation de M. le Préfet qui demandait l’application de la loi du 18 avril 1867 sur l’instruction primaire, le Conseil Municipal, “ consulté afin de créer une école spéciale de filles, conclut à l’inutilité de cette création sous prétexte qu’elle existait au pensionnat de Nevers.”

Le 20 août 1871, Melle Guchens, institutrice libre, réclame pour ses élèves pauvres une partie des 600 francs alloués par le Conseil Municipal à l’école gratuite du Couvent, avec le titre d’Institutrice communale. On prend sa demande en considération.

Comme suite à cette délibération, le Conseil municipal, dans sa séance du 19 novembre 1871, se demande s’il doit émettre “ un avis favorable pour établir une école primaire de filles dans un autre local et s’exposer à faire des dépenses considérables (local d’école, mobilier scolaire, traitement et logement de Institutrice). Il décide, après discussion, d’attendre pour cela la nouvelle loi qui doit être bientôt présentée à l’Assemblée.

En 1882, dans la séance du 14 mai, le rapporteur du Conseil Municipal fait observer que “pour obéir à la loi du 28 mars 1882, il est indispensable de créer pour la rentrée des classes au mois d’octobre prochain, une école laïque de filles. Il ajoute qu’à cet effet la Commission a souscrit au chapitre additionnel 300 francs pour la location d’un local pour le 2e semestre 1882 ; 62 francs 50 pour le logement de l’institutrice ; 25 francs pour le logement de l’adjointe. Les traitements, dit-il, seront supportés par l’Etat; la dépense pour le mobilier sera inscrite dans le budget. 1883.

Le Conseil Municipal adopte et invite le Maire à demander une institutrice pourvue du Brevet Complet et une institutrice adjointe.

Le local provisoire fut loué à M. Rison dans la rue Guilhem-Bertrand.

Le 13 août 1882, le Conseil municipal consent à l’achat de la maison Durrieux, sise à l’angle de la rue Dupouy, pour la somme de 30.000 francs.`[ suivent des informations relatives au financement des travaux]

La nouvelle école est inaugurée en octobre 1885. […]

L’école appartient à la commune. Elle a coûté 90.000 francs. `[…]

IV. Les élèves

A.  Dans l’année de la création (1882), on compte 108 inscriptions d’élèves. En 1883, le chiffre d’élèves à 131. [suivent les effectifs des années 1893 à 1899 qui varient de 74 à 120].

B. La fréquentation est assez régulière. Quelques filles de la campagne ne viennent cependant  que de novembre à mai ou juin. Cela est dû à la gêne de beaucoup de parents, fermiers pour la plupart, et aussi à l’indifférence d’un certain nombre de propriétaires qui pourraient faire de sacrifice de laisser les enfants à l’école toute l’année.

C. Les élèves qui quittent d’école restent toutes dans la Commune. Celles de la campagne s’occupent leur ménage et des travaux champêtres; celles de la ville embrassent des professions manuelles telles que tailleuses, lingères, modistes, repasseuses, etc. ; quelques-unes deviennent ménagères : très peu sont servantes.

3 anciennes élèves ont embrassé la carrière de l’enseignement et ont été plus tard adjointes dans cette même école […] Mlle Lagarde est entrée dans l’administration des postes.

D. Aucune élève n’a entrepris des études secondaires.

V Organisation pédagogique

A.B.C.   L’école, étant de création récente, les matières enseignées, les méthodes d’enseignement et le  régime disciplinaire ont été à peu près ce qu’ils sont partout actuellement et n’offrent aucune particularité intéressante.

D.  Les certificats d’études ont été nombreux. On relève sur le registre matricule les noms de plus de 50 élèves qui ont été reçues depuis 1886, et il y a quelques raisons de croire que toutes les élèves n’ont pas été inscrites sur ce registre après leur examen.

Le niveau intellectuel des jeunes filles qui ont quitté l’école de Lectoure est assez élevé. On a pu le constater pendant les cours d’adultes de 1898 que toutes avaient une somme assez grande de connaissances. Les élèves restent d’ailleurs deux ou trois années après leur certificat d’études et dans ces dernières années, il n’en est pas sorti sans l’avoir obtenu.

VI. Annexes de l’école.

Un Cours d’adultes a été fait pendant l’année scolaire 1897-1898. Ce cours a été fréquenté par une vingtaine de jeunes filles.

Il n’en a pas été fait depuis, mais une société amicale est en voie de formation. Les réunions de jour du dimanche semblent mieux plaire aux parents que les réunions du soir; […]

La Bibliothèque scolaire des garçons est à l’usage de l’école des filles ; Les emprunts sont très fréquents. […]

Fait à Lectoure le 15 septembre 1899

La Directrice, M. Capdecomme

Source : Archives départementales du Gers, Référence : T 157 138, pages 22-24