Extrait d’un article de l’Action Française publié dans le numéro  du lundi 10 mai 1937.

[…] La voix de Paris

La grande foule , chassée de la majeure partie de la rue de Rivoli, remplissait les artères voisines. Dès 9 heures 30, la rue Saint Roch était inabordable, les marches de l’église, la chaussée, les trottoirs se trouvant comme la rue Saint-Honoré, envahis par un peuple immense. Le chant de la Marseillaise éclatait, comme si un chef d’ orchestre eût réglé le choeur.

Le cri public s’enflait pour répéter interminablement en le scandant cet appel : “LIBÉREZ MAURRAS! LIBÉREZ MAURRAS!

Puis, de toutes les poitrines, sortait une formidable clameur : “ A BAS LES JUIFS! BLUM AUX CH…..! LA FRANCE AUX FRANÇAIS! AU DÉSERT LE CHAMEAU ! LE JUIF AU GHETTO, BLUM… JUIF!(1) Et par rafales, La Royale, la Marseillaise reprenaient.

Les années précédentes, le cortège traditionnel défilait dans un silence pieux. C’est Blum en l’interdisant, qui a changé le caractère de la manifestation. Elle est devenue politique, oui, par sa faute, et du fait de l’indignation qu’il a provoquée. Comme dans les manifestations du Front populaire on a entendu, hier, des chants et des cris, mais, Dieu merci, ce n’étaient pas les mêmes !

Dans le rue des Pyramides, jusqu’à l’avenue de l’Opéra, la grandiose voix de paris retentissait ainsi, de même que jusqu’à la rue Royale.

A 10 h. 45, le rue de Castiglione offrait un spectacle superbe. Les candidats à Saint Cyr, à Navale, à Polytechnique, à Centrale, à l’Agro, venaient de passer d’une allure digne d’eux, et le nombreux Cercle Bugeaud se tenait prêt à déboucher, ayant derrière lui le Cercle Jacques Bainville, avec le jeune Hervé Bainville, portant la gerbe de fleurs accolé à l’Institut catholique. Puis venaient les groupes des lycées Voltaire, Louis-Le-Grand, de l’école Saint-Louis de gonzague, du comité Robert Lefort. On y voyait foisonner les numéros de l’Action Française.[…]

L’Action Française, 10 mai 1937, page 3.

(1) : en majuscules dans l’article.

Pour consulter l’édition complète : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7666940/f1.item

Commentaires

Le texte présenté ici est un petit extrait en page 3 d’un long reportage pubié en Une sous le titre « Par centaines de milliers les parisiens ont vengé la Sainte de la Patrie », dans le numéro de L’Action Française en date du 10 mai 1937. Le journaliste y relate avec force détails le défilé traditionnel – et traditionnaliste  – qui s’est déroulée la veille à Paris à l’occasion de la fête nationale de Jeanne d’Arc et du patriotisme, fixée depuis 1920 au deuxième dimanche du mois de mai. Le journaliste-militant qui a rédigé l’article a manifestement passé un excellent dimanche à accomplir sa tâche…

C’est  à partir de la fin du 19ème siècle, dans les années 1890, au moment de l’affaire Dreyfus, et  au moment où l’antisémitisme devient une composante essentielle du nationalisme français que l’Extrême droite s’empare de la figure historique et légendaire de Jeanne d’Arc. La fête du mois de mai en son honneur tend ainsi à devenir un rituel pour les  multiples  courants que l’on classe habituellement à l’extrême droite, un rituel au coeur du printemps fleuri, apte à galvaniser les coeurs et à  tremper l’acier  de convictions déjà bien forgées ;  permettant aussi de compter ses forces face à « l’ennemi »…

Il n’est donc pas étonnant que « L’Action Française » qui est le journal le plus important et le plus influent à l’extrême droite  consacre non seulement de nombreux articles à l’événement (souvent en page 1) et qu’il y  participe activement.

La fête de Jeanne d’Arc du 9 mai 1937 revêt une importance toute particulière, car la France est gouvernée depuis juin 36  par le chef du Front Populaire , Léon Blum. Un républicain,  socialiste et  juif de surcroît,  à la tête de notre pays! On ne pouvait trouver meilleure « bête noire » à l’extrême droite  pour épancher sa haine et mobiliser les énergies…

On constate ici que l’antisémitisme le plus vulgaire  s’exprime ici sans complexes et fait les gros titres. Mais l’article présente un autre intérêt. Par l’évocation détaillée du défilé des élèves des écoles les plus prestigieuses de France, l’auteur cherche bien sûr à laisser penser que les futures élites du pays sont acquises à l’idéologie de l’Action Française. Il n’en demeure pas moins que cela  révèle effectivement une certaine influence de ces courants de pensée au sein d’une partie de la jeunesse étudiante française. (Mais quel pourcentage d’élèves de leurs écoles représentent ceux qui ont défilé, au juste?).

Enfin , le texte fait un parallèle entre  la manifestation du 9 mai 1936 – car il s’agit bien d’une manifestation politique, comme le reconnaît l’auteur – à celles organisées par les mouvements politiques et syndicaux soutenant le Front Populaire. Témoignage involontaire  d’un moment historique  d’hyper mobilisation sociale et de forte polarisation idéologique qui fait de la rue un haut lieu de la vie politique.