Armand Gliksberg, Kaddish pour les miens. Chronique d’un demi-siècle d’antisémitisme (1892-1942), Paris, Les Mille et Une Nuits, 2004, p. 96-97.

L’antisémitisme en France au début des années 1930

« En France, notre vie quotidienne n’était pas non plus exempte de brimades. Quelques anecdotes cuisantes me sont restées en mémoire. Ma mère avec coutume de m’emmener faire les courses, rue Saint-Antoine, où des marchandes de quatre-saisons, dignes de Madame Angot, tenaient le haut du pavé. Maman pratiquait en ce temps-là un français approximatif. Un jeudi matin, sans raison, elle fut traitée par une des matrones de « sale Polak de m… ».

À l’école, place des Vosges, un de mes camarades de classe, Jean Bosquet, me persécutait continuellement ; son père était gendarme à la caserne des Minimes, il jouissait d’un certain prestige. Un soir, dans le jardin du square où nous nous promenions en famille j’eus la malchance de le rencontrer. Il me prit à part, simulant un jeu et prestement, sans mot dire, m’asséna une gifle dont je garde encore la brûlure. Ma mère indignée, bondit vers Madame Bosquet qui lui répondit par des sarcasmes […]

Le climat d’hostilité qui entourait les Juifs étrangers n’était pas le fait des seuls non juifs. Bon nombre de Juifs français considéraient avec mépris, voire animosité, les « Polaks », ces nouveaux venus qui parlaient peu et mal la langue, de surcroît avec un accent épouvantable. Pour cette raison, on les tenait pour responsables du renouveau de l’antisémitisme. Accusation fallacieuse, puisque le summum de la haine avait été atteint lors de l’affaire Dreyfus, bien avant que ne commence l’immigration des Juifs de l’Est. Triste ironie du sort, les Juifs de « souche » en furent les premières victimes. »

Armand Gliksberg, Kaddish pour les miens. Chronique d’un demi-siècle d’antisémitisme (1892-1942), Paris, Les Mille et une nuits, 2004, p. 96-97.