Theodor Herzl, le fondateur du sionisme, est témoin de la dégradation du capitaine Dreyfus à laquelle il assiste en tant que correspondant de la presse étrangère. Son article est à mettre en parallèle avec celui proposé par Gilles Legroux sur le témoignage d’un autre journaliste présent, Maurice Barrès :

La dégradation de Dreyfus vue par Maurice Barrès

« La parade de Judas » – 6 janvier 1895

 

Theodor Herzl dans la France des Droits de l’Homme

Arrivé à Paris en 1891, le jeune journaliste, issu d’une famille juive viennoise aisée et assimilée, se réjouit de travailler au moment du centenaire de la Révolution française dans la capitale de la France républicaine. Car cette France est pour lui celle qui a la première émancipé les Juifs.

Dreyfus, traître à sa patrie ?

La nouvelle de la condamnation pour espionnage d’un capitaine de l’État-Major de l’armée française ne l’alarme pas au départ. Ainsi, il écrit le 1er novembre au journal viennoisLa « Nouvelle Presse Libre » est considérée comme le quotidien viennois le plus sérieux de la presse impériale austro-hongroise. : 

« La vilaine histoire du capitaine Dreyfus tient la vedette de l’actualité. Il n’est pas encore établi que Dreyfus soit réellement coupable, mais du fait que son arrestation ait été officiellement confirmée et l’affaire présentée au Conseil des ministres par le ministre de la Guerre, on peut supposer que Dreyfus a vraiment commis cette action déshonorante depuis son affectation au premier bureau de l’État-major général.Notes et commentaires de Léon Vogel à propos des articles envoyés par Herzl à son journal. Parution dans le blog de la Société internationale d’histoire de l’affaire Dreyfus. »

Un procès sous la pression d’une opinion publique hostile à l’accusé

Or, le procès mené par une cour martiale se tient à huit-clos, alors qu’il passionne l’opinion majoritairement convaincue de la culpabilité d’un traître parce que Juif.  Dreyfus est alors condamné le 22 décembre à la déportation à vie, à l’unanimité des juges. Le 27, Herzl rapporte que Dreyfus aurait dit à l’officier de garde : « Je suis victime d’une vengeance personnelle ; on me persécute en tant que Juif. ».

La dégradation du capitaine Dreyfus, origine du sionisme ?

Herzl, en fin de dépêche, signale que la foule à plusieurs reprises cria « Mort aux Juifs ! ». Mais cette dernière partie fut censurée par son journal. Il confia ensuite que ces cris l’avaient profondément blessé et avaient rouvert de « sombres et anciennes blessures ».

C’est ainsi que l’affaire Dreyfus va conforter Herzl dans l’idée que les Juifs, assimilés ou non, devront se trouver une patrie dans laquelle ils seraient enfin en sécurité. En ce sens, elle a été le catalyseurIdem. – au sens chimique du mot – de l’écriture en 1896 par Herzl de « L’Etat des Juifs »…


 

La traduction en français de la dépêche de Theodor Herzl

 

« Condamnation pour espionnage »

Le correspondant de la « Nouvelle Presse Libre » nous télégraphie de Paris : 

« 5 janvier 1895. En ce triste matin d’hiver, la dégradation du capitaine Dreyfus rassembla de nombreux curieux aux alentours de l’École de Guerre, située dans le quartier de l’Exposition universelle de 1889. 

On y voyait un grand nombre d’officiers, dont plusieurs avec leurs femmes. L’entrée dans la cour de l’École militaire n’était autorisée qu’aux officiers et à quelques journalistes. À l’extérieur, la foule des badauds habitués à assister aux exécutions attendait. De nombreux policiers avaient été mobilisés. À neuf heures, l’immense cour fut remplie de détachements de troupes formant un carré, d’en tout cinq mille hommes. Au milieu d’eux, un général à cheval. Quelques minutes après neuf heures, Dreyfus, revêtu de son uniforme de capitaine, fut amené dans la cour. Quatre hommes l’encadrèrent jusqu’au général.  Ce dernier s’écria : « Alfred Dreyfus, vous êtes indigne de porter les armes. Au nom du peuple français, je vous dégrade. Qu’on exécute le jugement ! 

Alors Dreyfus leva sa main droite et dit d’une voix forte : « je jure et proclame que vous dégradez un innocent. Vive la France ! »  À cet instant, les tambours retentirent. L’huissier de justice militaire commença à arracher de l’uniforme du condamné les boutons et les galons qui avaient été décousus auparavant. Dreyfus conserva un maintien digne durant toute la procédure qui dura quelques minutes. 

Alors, de retour devant les troupes, Dreyfus défila comme un homme se sachant innocent. Devant un groupe d’officiers qui l’interpellaient : « Judas ! Traître ! », il s’écria en réponse : « je vous interdis de m’insulter ! ».  À neuf heures vingt, le défilé prit fin. Dreyfus fut ensuite enchaîné et remis aux gendarmes, car désormais traité comme prisonnier civil.  Après son arrestation, les troupes se remirent en marche. Mais la foule se rassembla devant le portail pour voir le départ du prisonnier. 

Theodor Herzl a été de 1891 à 1895 correspondant de la « Nouvelle  Presse Libre » à Paris et y travaillé ensuite comme journaliste. 

Source (en allemand) : « Die Presse », article publié pour le 165e anniversaire du journal viennois, le 29-06-2013. 


Le texte original envoyé par T. Herzl à son journal

5. Jänner 1895: Die Degradation des Kapitäns Dreyfus

Verurteilung wegen Spionage: Der Korrespondent der „Neuen Freien Presse“ telegrafiert aux Paris. 

5. Jänner 1895. Die Degradation des Kapitäns Dreyfus versammelte an diesem trüben Wintermorgen viele Neugierige in des Umgebung des Kriegsschule, die hinter dem Bezirke der Ausstellung vom Jahre 1889 liegt. Man sah eine grosse Anzahl Offiziere, mehrere mit ihren Damen. Der Einlass in den Hof der Ecole Militaire war nur Offizieren und wenigen Journalisten  gestattet. Draussen harrte die Menge des Gaffer, die Hinrichtungen beizuwohnen pflegen. Es war viel Polizei aufgeboten worden. Um neun Uhr war der Riesenhof mit Truppenabteilungen, die ein Karree bildeten, gefüllt. Fünftausend Mann waren ausgerückt. In der Mitte hielt ein General zur Pferde. Einige Minuten nach neun wurde Dreyfus herausgeführt. Er trug die Hauptmannsuniform. Vier Mann führten ihn vor den General. Dieser sagte: „Alfred Dreyfus, Sie sind unwürdig, die Waffe zu tragen. In Namen des französischen Volkes degradiere ich Sie. Man vollziehe das Urteil.“

Da erhob Dreyfus die rechte Hand und rief: „Ich schwöre und erkläre, dass Sie einen Unschuldigen degradieren. Es lebe Frankreich!“ Im den selben Augenblick wurden die Trommeln gerührt. Der militärische Gerichtsvollzieher begann, dem Verurteilen die Knöpfe und Schnüre, die schon vorher gelockert waren, von der Uniform herabzureissen. Dreyfus bewahrte eine ruhige Haltung. Nach wenigen Minuten war die Prozedur vollzogen. 

Nun begann des Rundgang vor des Front der Truppe. Dreyfus schritt an dem Truppenspalier vorbei, wie ein Mann, der sich unschuldig fühlt. Er kam an einer Gruppe von Offizieren vorüber, die ihm zuschrien: „Judas! Verräter!“ Dreyfus rief zurück „Ich verbiete, mich zu insultieren“ Um neun Uhr zwanzig Minuten war der Rundgang beendet. Dreyfus wurde dann gefesselt und den Gendarmen übergeben. Von nun an wird er als Zivilgefangener behandelt. Nach seiner Abführung begannen die Truppen abzumarschieren. Die Menge aber lief vor den Toren zusammen, um die Wegführung des Sträflings zu sehen.

Von Theodor Herzl

Theodor Herzl war von 1891 bis 1895 Korrespondent der „Neuen Freien Presse“ in Paris und arbeitete danach als Feuilletonist.