Extraits de « Lettre à nos petits enfants , de John Maynard Keynes, (1930)

La grande époque de la science et des inventions techniques a  commencé au XVIe siècle, elle a accumulé les inventions en crescendo après le XVIIe et, depuis le début du XIXe, elle innove à flot continu : le charbon, la vapeur, l’électricité, le pétrole, l’acier, le caoutchouc, le coton, les industries chimiques, l’automatisation des machines et des méthodes de la production en série, la TSF, l’imprimerie, Newton, Darwin, Einstein. Peut-être sommes-nous à la veille de gains d’efficacité dans la production de denrées aussi importants que ceux qui ont déjà eu lieu dans les mines, l’industrie et les transports. À terme assez rapproché – je veux dire de notre vivant –, nous serons peut-être capables d’accomplir l’ensemble des activités agricoles, extractives et industrielles avec un quart de l’effort humain auquel nous sommes habitués. Pour le moment, la rapidité même de ces changements nous blesse et crée des problèmes difficiles à résoudre. Les pays qui ne sont pas à l’avant garde du progrès souffrent relativement plus. Nous sommes atteints d’un mal nouveau dont certains lecteurs ignorent peut-être encore le nom, mais dont ils entendront parler abondamment dans les années qui viennent : le chômage technologique. Ce dernier apparaît lorsque nous découvrons plus rapidement de nouveaux moyens d’économiser la main-d’œuvre que de nouvelles façons de l’utiliser. Mais il ne s’agit que d’une phase temporaire de désajustement. À long terme, le sens des événements est clair : l’humanité est en train de résoudre son  problème économique. Je prédis que, dans les pays de progrès, le niveau de vie dans cent ans sera de quatre à huit fois celui d’aujourd’hui. (…) Je conclus de tout cela que dans cent ans, sauf guerres majeures ou très forte croissance démographique, le problème économique aura peut-être été résolu ou, au moins, sa solution sera peut-être en vue. Autant dire que, si nous regardons loin dans l’avenir, il n’est pas le problème permanent de l’espèce humaine. (…) Donc, pour la première fois depuis sa création, l’homme sera confronté à son vrai problème permanent. Que faire de sa liberté arrachée à l’urgence économique ? Comment occuper les loisirs que la science et l’intérêt composé lui auront gagnés pour mener une vie judicieuse, agréable et bonne ? Les gens d’affaires qui œuvrent de toutes leurs forces pour des objectifs peuvent nous entraîner avec eux dans l’abondance économique. Mais seules les personnes aptes à garder vivace, à cultiver, à perfectionner l’art de vivre sa vie, au lieu de se vendre pour la gagner, pourront jouir de l’abondance quand elle viendra. Aucun pays, aucun peuple, me semble-t-il, ne peut envisager l’âge du loisir et de l’abondance sans effroi. Trop longtemps on nous a formés pour l’effort et contre le plaisir. Pour l’individu ordinaire qui n’a aucun talent spécial, notamment s’il n’est plus enraciné dans le terroir, la coutume ou les conventions bien-aimées d’une société traditionnelle, s’occuper est un redoutable problème. (…) Quand accumuler des richesses n’aura plus grande importance pour la société, d’immenses changements se produiront dans notre code éthique. Nous pourrons nous débarrasser de nombre des principes pseudomoraux qui nous encombrent depuis deux cents ans – ceux qui exaltent certains des traits les plus déplaisants de l’être humain en les faisant passer pour les plus hautes vertus. Nous oserons assigner à la motivation financière sa vraie valeur. L’amour de l’argent pour l’argent (…) apparaîtra pour ce qu’il est : un penchant morbide et assez répugnant, l’une de ces pulsions mi-criminelles mi-pathologiques qu’on laisse en frissonnant aux spécialistes des maladies mentales. Toutes ces coutumes sociales, toutes ces pratiques économiques, influant sur la répartition de la fortune ou les récompenses et pénalités matérielles, que nous maintenons aujourd’hui à tout prix, si détestables et injustes soient-elles, parce qu’elles contribuent prodigieusement à promouvoir l’accumulation du capital, nous serons libres, enfin, de les éliminer. (…) Pendant au moins cent ans encore, il nous faudra mentir à nous-mêmes et aux autres. Prétendre que le juste est injuste et que l’injuste est juste, parce que l’injuste est utile et que le juste ne l’est pas. Il nous faudra continuer encore un peu à adorer les dieux de la cupidité, de l’usure et de l’anticipation prudente, car ils sont les seuls capables de nous conduire à l’air libre, hors du tunnel de la nécessité économique. »


Commentaires

Écrit il y a 90 ans, voilà un texte qui tombe à pic en ces temps « d’urgence épidémiologique » qui nous contraignent tous  au confinement et au retour sur soi. Se libérant de la glaise de la crise de 29, voilà que l’esprit de J.M Keynes s’envole loin, loin, loin vers notre temps! Visionnaire et/ ou iconoclaste? Vous avez quinze jours (au minimum…) pour rendre votre copie…