Le grand incendie de Rome, sous le règne de Néron, débute dans la nuit du 18-19 juillet 64 ap.J.-C. L’incendie dure six jours et sept nuits et n’est réellement circonscrit, après de nouveaux départs de feu, que le 27 juillet.
Le récit que fait Tacite de l’incendie en traduit toute l’horreur et le bilan en est proprement catastrophique : des quatorze régions de Rome, seules quatre ont été épargnées. Le grand historien se montre prudent quant à la responsabilité de Néron dans le déclenchement du drame. La population de l’Urbs semble, en revanche, avoir tranché sur le rôle du prince…
« 38 – Ensuite un désastre survint (fut-il dû au hasard ou à la malignité du prince, on ne sait ; car les deux versions ont eu leurs garants) ; mais ce fut le plus grave et le plus épouvantable de tous ceux que la violence d’un incendie fit éprouver à Rome. Le feu prit d’abord dans la partie du Cirque contiguë aux monts Palatin et Célius ; là, grâce aux boutiques remplies de marchandises où s’alimente la flamme, l’incendie, violent dès sa naissance et activé par le vent, se propagea dans toute la longueur du Cirque. Car il n’y avait ni maisons protégées par de fortes clôtures, ni temples ceints de murs, ni rien qui pût s’opposer aux progrès du fléau. Il se répand impétueusement, d’abord sur les parties plates, puis s’élance vers les hauteurs, et redescend pour ravager les quartiers bas, si vite que le mal devance tous les remèdes, la ville lui offrant une proie facile avec ses ruelles étroites et tortueuses, ses rues tracées sans règle, comme l’était la Rome d’autrefois.
De plus les lamentations des femmes épouvantées, la débilité de l’âge ou l’inexpérience de l’enfance, ceux qui songeaient à leur propre sûreté ou à celle d’autrui, ceux-ci en entraînant ou en attendant les plus faibles, mettaient, les uns en s’attardant, les autres en se hâtant, obstacle à tous les secours. Souvent, en regardant derrière soi, on était assailli sur les côtés ou par-devant ; si l’on réussissait à s’échapper dans le voisinage, on le voyait aussi en flammes, et même les quartiers qu’on croyait à l’abri par l’éloignement, on les trouvait dans le même état. Enfin, ne sachant plus ce qu’il fallait ou éviter ou chercher, on encombrait les rues, on se couchait à travers champs ; quelques-uns, ayant perdu toute leur fortune et n’ayant même plus de quoi suffire à leurs besoins de chaque jour, d’autres, par tendresse pour ceux des leurs qu’ils n’avaient pu arracher à la mort, périrent, bien qu’ils eussent pu se sauver. Et personne n’osait combattre l’incendie, devant les menaces répétées de ceux qui, en grand nombre, défendaient de l’éteindre : d’autres lançaient ouvertement des brandons et criaient qu’ils y étaient autorisés, soit qu’ils voulussent exercer leurs rapines avec plus de licence, soit qu’ils eussent reçus des ordres.
39 – Pendant ce temps, Néron était à Antium, et il ne rentra à Rome qu’au moment où le feu approcha de la maison qu’il avait construite pour relier le Palatin aux jardins de Mécène. On ne put toutefois arrêter l’incendie avant qu’il n’eût dévoré le Palatin, les habitations et tous les alentours. Pour soulager le peuple errant et sans asile, Néron lui ouvrit le champ de Mars, les monuments d’Agrippa et même ses propres jardins ; il fit construire à la hâte des baraquements pour recevoir la foule des indigents ; on fit venir des vivres d’Ostie et des principaux municipes, et l’on abaissa le prix du blé jusqu’à trois sesterces. Mais toutes ces mesures manquaient leur but, la popularité : car le bruit s’était répandu qu’au moment même où la ville était en flammes, le prince était monté sur son théâtre domestique et avait chanté la ruine de Troie, cherchant dans le passé des comparaisons avec le désastre présent.
40 – Ce fut seulement au sixième jour qu’on arrêta l’incendie au bas des Esquilies, en démolissant les édifices sur un vaste espace, afin d’opposer à sa violence continue une plaine nue et, pour ainsi dire, le vide du ciel. Mais la crainte n’était point encore bannie et le peuple n’avait pas repris espoir, quand le feu se ralluma, dans un quartier plus ouvert toutefois ; aussi y eut-il moins de pertes humaines ; mais les temples des dieux et les portiques dédiés à l’agrément laissèrent des ruines plus vastes. Et ce second incendie donna lieu à plus de mauvais bruits, parce qu’il était parti d’une propriété de Tigellinus dans le faubourg Émilien ; et on croyait que Néron recherchait la gloire de fonder une ville nouvelle et de lui donner son nom. Rome est divisée en quatorze régions : quatre restaient indemnes, trois étaient détruites jusqu’au sol ; les sept autres présentaient à peine quelques vestiges de demeures ruinées ou à demi brûlées ».
Tacite, Les Annales, XV, 38-40.


