La seconde moitié du XXe siècle en Europe de l’Est est marquée par l’arrivée au pouvoir de régimes communistes autoritaires suite à la Seconde Guerre mondiale. Un grand nombre de ces pays ont été libérés par l’Armée rouge de Moscou et voient alors les partis communistes bénéficier de l’adhésion populaire. Durant la Guerre froide, l’URSS exerce une grande influence sur l’Europe de l’Est en soutenant les régimes communistes en place. C’est notamment le cas de la Tchécoslovaquie où le régime communiste s’impose et conserve le pouvoir par la répression et une violence massive. Après la chute du régime communiste en 1989, une construction mémorielle se forme autour du passé communiste de la Tchécoslovaquie.
Aujourd’hui, la Tchéquie connaît un nouveau tournant mémoriel avec l’entrée en vigueur en 2026 d’amendements signés par le président Petr Pavel d’articles du Code pénal tchèque. Ces derniers inscrivent dans la justice pénale la criminalisation de l’idéologie communiste au même rang que le nazisme. Ainsi, la loi devient un outil mémoriel qui ne fait cependant pas consensus dans la classe politique tchèque.
Retour sur les grandes étapes du régime communiste en Tchécoslovaquie
Après la Seconde Guerre mondiale, la Troisième République tchécoslovaque est instaurée avec la volonté d’établir une réelle république démocratique. À sa tête se trouve le président Edvard Beneš qui se voit contraint de s’associer à un Premier ministre communiste, Klement Gottwald, suite aux résultats des élections législatives de 1946. En effet, après la libération de la Tchécoslovaquie par l’Armée rouge, le Parti communiste tchécoslovaque rencontre un certain succès populaire en récoltant 38% des voix en 1946. Aux côtés de Gottwald, se trouve le communiste Václav Nosek nommé ministre de l’Intérieur. Le 20 mai 1948, les ministres non communistes démissionnent en protestation à la nomination de nouveaux commissaires de police à Prague, tous issus du Parti communiste. Gottwald propose dans la foulée un projet de loi visant à nommer un nouveau gouvernement pour pallier au vide politique généré par cette démission collective. Les ministres démissionnaires sont alors remplacés par des membres du Parti social-démocrate favorables au Parti communiste. S’en suit une période d’épuration menée par les communistes afin d’éliminer leurs opposants politiques dans l’armée, la presse et le milieu institutionnel. C’est durant cette période que Jan Masaryk, ministre des Affaires étrangères, est retrouvé mort, la police concluant à un suicide. Le 7 juin 1958, n’approuvant pas le nouveau gouvernement, le président Beneš démissionne à son tour. Le Parti social-démocrate fusionne avec le Parti communiste et Gottwald devient le nouveau président de Tchécoslovaquie suite aux élections de mai 1948 où sont proposées des listes uniques sans opposition politique. Ces événements conduisent à la fin avortée de la Troisième République et sont connus sous le nom du Coup de Prague.
Le 9 mai 1948, la Tchécoslovaquie devient la République sociale tchécoslovaque et bénéficie d’une nouvelle constitution. Le régime communiste s’impose dans l’élan du socialisme autour du Parti communiste devenu le parti unique du pays. La presse est censurée et la propagande est massivement utilisée pour obtenir le soutien du peuple et ainsi décrédibiliser toute forme d’opposition politique. Les arrestations et condamnations se multiplient contre les individus accusés de dissidence face au régime, certains considérés comme des dangers pour le système sont condamnés à mort. Pour mener ces opérations de répression, le régime s’appuie sur la Sûreté de l’État (StB), le service de renseignement et la police secrète tchécoslovaque. Celle-ci collabore avec le KGB soviétique. Les citoyens sont soumis à une surveillance absolue. La Sûreté de l’État traque les dissidents politiques et met en place diverses stratégies pour empêcher toute fuite d’un opposant vers l’Occident.
Les événements du Printemps de Prague en 1968 marquent un nouvel espoir pour la Tchécoslovaquie. En janvier 1968, Alexander Dubček arrive au pouvoir et met en place une libéralisation du régime communiste. De nombreuses réformes sont décidées afin d’ancrer la Tchécoslovaquie dans le modèle du « socialisme à visage humain ». La liberté de la presse et la liberté d’expression sont alors réintroduites dans le pays. Ce nouvel élan politique est perçu comme une espérance de changement politique par la société civile. Néanmoins, cette libéralisation du régime est reçue comme une menace par l’URSS qui ouvre des négociations avec le régime tchécoslovaque dans le but de freiner les réformes et le processus de démocratisation du pays. Finalement, en août 1968, les troupes du Pacte de Varsovie interviennent militairement en Tchécoslovaquie pour mettre fin au Printemps de Prague. Le pays se voit envahi par les troupes armées du Pacte de Varsovie, dont une grande partie est venue d’URSS. Les forces armées prennent le contrôle de Prague le 21 août au soir sans grande résistance du fait de l’appel de Dubček au peuple tchécoslovaque à ne pas s’opposer à l’invasion. La fin du Printemps de Prague marque une désillusion pour le peuple tchécoslovaque qui émigre massivement hors du pays.
Après les événements de 1968, la Tchécoslovaquie entre dans la période de la normalisation guidée par le régime communiste. Le socialisme à visage humain est abandonné avec l’élimination des réformateurs lors d’une purge menée au sein du Parti communiste et de l’armée. Le régime se durcit et les manifestations populaires contre l’occupation sont systématiquement réprimées par la force. En parallèle, la planification économique est renforcée.
Entre novembre et décembre 1989, la Révolution de velours marque la chute finale du régime communiste en Tchécoslovaquie. Depuis la chute du mur de Berlin, les régimes communistes d’Europe de l’Est sont grandement fragilisés par les contestations qui sont de plus en plus fortes, face auxquelles l’URSS refuse d’intervenir par la force. À Prague, la Place Vanceslas devient le coeur battant des manifestations. Majoritairement étudiantes, les protestations populaires contre le régime communiste tchécoslovaque s’intensifient. À la tête de ces mouvements de protestation se trouve notamment Václav Havel, dramaturge et opposant au régime. Le 28 novembre, le Parti communiste abandonne le pouvoir, ouvrant ainsi la voie à la création d’autres partis. S’en suit la démission du président communiste Gustáv Husák le 10 décembre. Le 29 décembre Václav Havel devient président de la République tchécoslovaque et Alexander Dubček est nommé président de l’Assemblée fédérale tchécoslovaque. En juin 1990, les élections conduisent au pouvoir un gouvernement démocratique non communiste pour la première fois depuis plus de 40 ans.
La mémoire du communisme en Tchéquie
Durant les 40 ans de régime communiste que connu le pays, l’idéologie communiste fut présentée comme une libération historique, un élément central du progrès social et une nécessité politique. Avec la Révolution de velours, les mémoires sur le communisme se libèrent en parallèle de l’ouverture des archives, de l’organisation de procès symboliques contre les dirigeants communistes, et de la réhabilitation des victimes du communisme par la justice et le pouvoir politique. Cependant, le Parti communiste de Bohême Moravie, héritier du Parti communiste tchécoslovaque, continue ses activités politiques et perdure jusqu’à nos jours. Après 1989, s’ouvre une période de reconstruction de la société tchécoslovaque qui se divise en deux États distincts en 1993 avec d’un côté la Slovaquie et de l’autre la Tchéquie. Cette dernière trouve une certaine cohésion populaire dans la construction d’une vision du passé communiste comme erreur historique et dans la dénonciation de l’oppression étrangère menée par la puissance soviétique.
Dans les années 2000, la mémoire du communisme est institutionnalisée dans un processus de multiplication des lieux de mémoire en Tchéquie. Des organismes mémoriels sont alors créés par le gouvernement, à l’image de l’Institut pour l’étude des régimes totalitaires[1] fondé en 2007. De surcroît, le passé communisme est intégré dans les manuels scolaires, les commémorations nationales sont officialisées et de nombreux monuments sont érigés, comme le Pomník obětem komunismu[2] à Prague en hommage aux victimes du communisme. Par ces actions mémorielles, le régime communiste tchécoslovaque est en partie associé aux autres totalitarismes du XXe siècle.
Après 2010, la mémoire du communisme devient un réel enjeu social et politique du fait que les nouvelles générations n’aient pas vécu de façon directe le communisme. D’un côté, les condamnations faites au régime communiste se multiplient en s’inscrivant dans un devoir de mémoire au nom du souvenir des victimes et de la stabilité démocratique du pays. D’un autre côté, une mémoire concurrente cherche à s’imposer autour d’une nostalgie du passé communiste et la relativisation de la répression menée par le régime communiste. Cette mémoire dissonante s’articule notamment autour du Parti communiste de Bohême Moravie qui est toujours actif aujourd’hui mais grandement affaibli car il ne dispose d’aucun siège au Parlement depuis les élections de 2021.
L’amendement du Code pénal par le président Petr Pavel
Aujourd’hui, la mémoire du communisme en Tchéquie s’inscrit dans le droit. De ce fait, la loi devient un outil mémoriel utilisé par le pouvoir politique qui ne limite plus le champ mémoriel à l’éducation et aux commémorations nationales. La mémoire du communisme s’impose dans la justice pénale dans l’objectif de protéger la démocratie libérale tchèque en faisant perdurer le souvenir du passé tout en punissant les dérives possibles.
Dans ce sens, en 2025, le président Petr Pavel a signé les amendements de plusieurs articles du Code pénal tchèque qui sont alors entrés en vigueur en 2026. L’amendement de l’article 403 du Code pénal est grandement révélateur. Dorénavant, le communisme est mis juridiquement sur un pied d’égalité avec le nazisme. Ainsi, les deux idéologies sont sanctionnées de la même manière par la justice pénale tchèque. La promotion du communisme en Tchéquie est donc passible d’emprisonnement au même titre que la promotion du nazisme. Cela peut se rapprocher du processus de judiciarisation de la mémoire avec le droit qui vient fixer une certaine mémoire officielle. Cette décision politique possède avant tout un caractère symbolique et témoigne de la volonté de lutter contre toute banalisation ou réhabilitation du communisme en Tchéquie.
L’amendement du président Petr Pavel est une réponse politique à la demande des institutions historiques de Tchéquie dont l’objectif était de mettre fin à la hiérarchie faite entre les différentes idéologies totalitaires dans la législation tchèque, notamment entre le nazisme et le communisme. Pour ces institutions, une égalité en terme de sanction pénale doit exister entre l’idéologie communiste et l’idéologie nazie pour attester d’une reconnaissance égale.
Cette décision politique ne fait cependant pas l’unanimité. En effet, le Parti communiste de Bohême Moravie a fermement condamné l’entrée en vigueur de cet amendement dans le Code pénal. Kateřina Konečná, députée européenne à la tête du parti, dénonce le fait que cet amendement chercherait à rendre illégale le Parti communiste de Bohême Moravie en Tchéquie. Aujourd’hui, l’application de cet amendement aux organismes, comme le Parti communiste, est une question en suspens.
[1] Lien vers le site officiel de l’Institut pour l’étude des régimes totalitaires : https://www.ustrcr.cz/en/
[2] Lien vers le site du monument Pomník obětem komunismu : https://www.kudyznudy.cz/aktivity/pomnik-obetem-komunismu-na-ujezde
Article 403 du Code pénal tchèque, dans la version en vigueur à partir du 01/01/2026
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403
Création, soutien et promotion d’un mouvement visant à supprimer les droits et libertés de l’Homme
(1) Quiconque fonde, soutient ou promeut un mouvement nazi , communiste ou autre qui vise manifestement à supprimer les droits et libertés de l’Homme, ou qui prône la haine raciale, ethnique, nationale, religieuse ou de classe, ou la haine envers un autre groupe de personnes, sera puni d’une peine d’emprisonnement d’un à cinq ans.
(2) L’auteur sera puni d’un peine d’emprisonnement de trois à dix ans
- a) S’il commet l’acte visé au paragraphe 1 par la presse, le cinéma, la radio , la télévision, un réseau information accessible au public ou tout autre moyen similaire,
- b) S’il comment cet acte en tant que membre d’un groupe organisé,
- c) S’il commet un tel acte en tant que militaire, ou
- d) S’il comment un tel acte dans un état d’urgence nationale ou en temps de guerre.
(3) La préparation est punissable.
- 403a
Diffusion d’une oeuvre visant à promouvoir un mouvement tendant à supprimer les droits et libertés de l’Homme
(1) Quiconque produit, importe, exporte, transporte, propose, rend accessible au public, diffuse, met en circulation, vend ou procure ou créer pour autrui, à grande échelle, une oeuvre qui représente, reproduit ou illustre de toute autre manière des symboles, notamment des logos, drapeaux, insignes, uniformes et parties d’uniformes, slogans, déclarations et forme de salut, représentants ou discours de représentants du mouvement visé à l’article 403, paragraphe 1, est puni d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à trois ans ou de la confiscation des biens.
(2) L’auteur sera puni d’une peine d’emprisonnement d’un an à cinq ans s’il commet l’acte visé au paragraphe 1
- a) en tant que membre d’un groupe organisé,
- b) par la presse, le cinéma, la radio, la télévision, un réseau informatique accessible au public ou tout autre moyen similaire, ou
- c) dans l’intention d’obtenir un avantage considérable pour lui-même ou autrui.
(3) L’auteur sera puni d’une peine d’emprisonnement de deux à six ans s’il commet l’infraction visée au paragraphe 1 dans l’intention d’obtenir pour lui-même ou pour autrui un avantage considérable.
- 403b
Dispositions particulières relatives à l’impunité
Conformément au § 403a, n’est pas punissable celui qui produit, importe, exporte, transporte, propose, rend accessible au public, diffuse, met en circulation, vend ou procure ou crée pour autrui une telle oeuvre à des fins d’éducation, de recherche, d’art, de reportage sur des événements actuels ou historiques ou à des fins similaires.
Version originale en tchèque : Článek 403 trestního zákoníku České republiky, ve znění od 01.01.2026
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403
Založení, podpora a propagace hnutí směřujícího k potlačení práv a svobod člověka
(1) Kdo založí, podporuje nebo propaguje nacistické, komunistické a jiné hnutí, které prokazatelně směřuje k potlačení práv a svobod člověka, nebo hlásá rasovou, etnickou, národnostní, náboženskou či třídní zášť nebo zášť vůči jiné skupině osob, bude potrestán odnětím svobody na jeden rok až pět let.
(2) Odnětím svobody na tři léta až deset let bude pachatel potrestán,
- a) spáchá-li čin uvedený v odstavci 1 tiskem, filmem, rozhlasem, televizí, veřejně přístupnou počítačovou sítí nebo jiným podobně účinným způsobem,
- b) spáchá-li takový čin jako člen organizované skupiny,
- c) spáchá-li takový čin jako voják, nebo
- d) spáchá-li takový čin za stavu ohrožení státu nebo za válečného stavu.
(3) Příprava je trestná.
- 403a
Šíření díla k propagaci hnutí směřujícího k potlačení práv a svobod člověka
(1) Kdo ve větším rozsahu vyrobí, doveze, vyveze, proveze, nabídne, učiní veřejně přístupným, zprostředkuje, uvede do oběhu, prodá nebo jinak jinému opatří nebo pro jiného vytvoří dílo, které vyobrazuje, zachycuje nebo jinak znázorňuje symboly, zejména loga, vlajky, odznaky, uniformy a jejich části, hesla, výroky, prohlášení, slogany a formy pozdravů, představitele nebo projevy představitelů hnutí uvedeného v § 403 odst. 1, bude potrestán odnětím svobody až na tři léta nebo propadnutím věci.
(2) Odnětím svobody na jeden rok až pět let bude pachatel potrestán, spáchá-li čin uvedený v odstavci 1,
- a) jako člen organizované skupiny,
- b) tiskem, filmem, rozhlasem, televizí, veřejně přístupnou počítačovou sítí nebo jiným obdobně účinným způsobem, nebo
- c) v úmyslu získat pro sebe nebo pro jiného značný prospěch.
(3) Odnětím svobody na dvě léta až šest let bude pachatel potrestán, spáchá-li čin uvedený v odstavci 1 v úmyslu získat pro sebe nebo pro jiného prospěch velkého rozsahu.
- 403b
Zvláštní ustanovení o beztrestnosti
Podle § 403a není trestný ten, kdo vyrobí, doveze, vyveze, proveze, nabídne, učiní veřejně přístupným, zprostředkuje, uvede do oběhu, prodá nebo jinak jinému opatří nebo pro jiného vytvoří takové dílo za účelem vzdělávání, výzkumu, umění, podávání zpráv o aktuálních nebo historických událostech nebo k obdobným účelům.

