Interrogé par le Monde sur sa position à propos du référendum du 28 septembre 1958 sur la Cinquième République, Jean Monnet donne sa réponse sur la France, l’Europe et les « peuples de  » couleurs  » différentes (sic)». On notera que cette expression, aujourd’hui désuète et ringardisée, est déjà employée par Monnet avec des guillemets.

 

« Le développement du monde moderne pose le problème capital de l’acceptation, et par les hommes de couleur, et par les blancs, de l’égalité des races.

Dans le passé l’Europe a dominé le monde, et ce souvenir pèse encore aujourd’hui. Mais l’esprit de domination appelle l’esprit de revanche. L’Europe l’a appris dans des guerres interminables. Il faut éviter que le retour de l’histoire ne conduise l’Occident « blanc », c’est-à-dire l’Europe et l’Amérique, à l’isolement dans un monde hanté par les haines raciales L’Occident y survivrait, mais sans doute au prix des formes d’existence – liberté et démocratie – qui l’ont fait ce qu’il est. Une « Communauté » politique réunissant des peuples de « couleurs » différentes pour la poursuite des grands objectifs contribuera d’une manière puissante et originale à éviter un tel désastre.

L’opinion occidentale a été trop tentée de croire qu’il suffirait d’une aide économique aux pays qui se développent. Celle-ci est nécessaire, et les pays comme le nôtre qui ont pris la responsabilité de certaines régions en les colonisant ne peuvent pas renier cette responsabilité au moment de l’avènement de ces régions à l’indépendance dans la pauvreté.

Mais l’approche économique ne suffit pas. Il s’agit surtout des rapports entre hommes.

Il faudra que les blancs acceptent entièrement la notion de l’égalité des races. Il faudra aussi que les peuples de couleur l’acceptent. Pour cela rien n’aura l’efficacité de cette « Communauté » qui coupera à travers les frontières raciales en faisant bénéficier chacun des partenaires des progrès d’un grand ensemble à la mesure des problèmes de notre temps.

La forme de « Communauté » que la Constitution propose, et qui évoluera, devrait rendre possible cette entreprise de longue haleine. C’est là une contribution majeure que la France peut apporter non seulement à l’Afrique mais aussi à son propre avenir, à celui de l’Europe et de la civilisation tout entière.»

«M. Jean Monnet explique dans une déclaration au  »Monde » pourquoi il votera finalement  »oui »», Monde, 11 septembre 1958, cité dans Droit de Vivre (journal de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme – LICA), n°277, octobre 1958, p. 2.